Dizzy Gillespie, The Extravagant Mr Gillespie (Cristal Records)

The extravagant Mr Gillespie est un coffret organisé par Claude Carrière en trois CD, couvrant la période la plus féconde du génial trompettiste, de 1945 à 1963. Chaque CD est dévolu à un thème précis ; le premier s’intitule : «  Small Groups », le second «  Big Bands » et le troisième « Latin Dizzy ». Le line-up dévoile un casting de rêve ; qui va des grands frères de la période Bop (Charlie Parker, Max Roach, Bud Powell…) aux percussionnistes cubains ( Chano Pozzo, Candido Camero, José Mangual…) sans oublier des pointures comme Stan Getz, James Moody, Milt Jackson, John Lewis ou Sonny Stitt et des collaborations avec les arrangeurs George Russell et Chico O’Farrill. Il y a même une plage où il croise le fer avec les solistes de l’orchestre de Duke Ellington.

Certains relisent chaque année les albums de Tintin, comme un désir d’enfance et de s’étonner d’y trouver encore des petits secrets inaperçus. Serais–je confronté à une même illusion face à Dizzy Gillespie ? Non, c’est plutôt comme se colleter à un ouvrage de La Pléiade, sans papier bible : c’est tout aussi jouissif pour l’excitation des neurones et l’éveil de tous les sens.  The Extravagant Mr Gillespie se dévore comme une somme d’Alexandre Dumas qui ne tombe pas des mains tant il y a de panache, de cavalcade, de surprises, d’humour et d’émotion. C’est le jazz avec un «  J » majuscule ; la technique superlative mise au service de la musique ; la révolution fleur au fusil, sans dérives sanguinaires, moins principe de vertu à la Saint Just et plus droit à un plaisir charnel que ne démentirait pas Danton. Plus, derrière la bouffonnerie se cache un poète et un humaniste. On le voit, dépeindre la musique de Dizzy appelle métaphores et images. S’attaquer au Dizzy des années 1945 à 1963, procure un sentiment de plénitude, de jouissance et de joie non dissimulée.

On a tant arpenté le répertoire qu’on s’imaginait connaitre tous les recoins de l’œuvre en gestation et pourtant on reste quelquefois surpris par une inflexion, un trait inattendu, un bonheur d’écriture, une prise de risque, un tonnerre percussif. Cette musique se déguste comme un grand cru qui se bonifie avec le temps ; elle est bien en bouche, avec une belle robe. Avec le recul du temps, impossible de dénier au répertoire une dimension magistrale. Le plus souvent,  les thèmes sont de la plume de Dizzy, parfois ils sont signés par d’autres compositeurs mais jamais ils ne dérogent à l’esprit Gillespien, car l’intelligence musicale de Dizzy cannibalise tout. 

Grosso modo, de 1945 à 1951, Dizzy, avec ses compères Charlie Parker, Max Roach, Bud Powell, Thelonious Monk et Art Blakey, pose les bases de ce qui deviendra le Bop et on reviendra avec bonheur à l’écoute des incontournables « Salt Peanuts », » Hot House » ou « The Champ » sans omettre de se pencher sur les versions, un chouïa plus tardive, de « It Don’t Mean A  Thing » avec Stan Getz, Oscar Peterson et Max Roach et « Mean To Me » avec Sonny Stitt et John Lewis. Que révèle le CD dévolu au Big Band ? La lecture bop en grande formation, un déluge sonore et un swing impérial. A la découverte de ce big band, lors du festival de jazz de 1948, la salle Pleyel connut une véritable bataille d’Hernani entre les tenants de la tradition des orchestres swing et ceux ouverts à la modernité ; il est vrai qu’il y avait là de quoi ébranler les certitudes et Boris Vian s’en fit l’écho. Homme à la curiosité inaltérable et ouvert aux sons du monde, Dizzy s’ouvre aux musiques Caribéennes chaloupées dont la dimension « afro » offre un élargissement à la Great Black Music. Aux congas, le cubain Chano Pozzo impulse une dynamique qui bouleverse les codes jusqu’ici admis aux Etats-Unis et, plus tard, dans l’album  Afro de 1954, sur des arrangements de Chico O’Farrill, seront présents  pas moins de quatre  percussionnistes cubains en sus du batteur Charles Persip. En 1962, avec Lalo Schifrin comme pianiste et directeur musical, Dizzy s’aventure vers les rythmes brésiliens et il délivre avec bonheur une lecture virile de la bossa nova naissante (« Desafinado » de Jobim ;  « Manha de Carnaval » de luiz Bonfa).

Chroniques - par Philippe Lesage - 7 décembre 2017

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