Ben Wendel, What we Bring, Motéma, 2016

Le jazz semble avoir toujours fonctionné par admiration intergénérationnelle. Et comme New York reste un bon gros centre à l'échelle mondiale, il paraît bien qu'il a toujours existé une génération moins que trentenaire pour admirer le nouveau ténor new-yorkais du moment : Lester Young, Coleman Hawkins, Newk, Coltrane, Joe Henderson, Michael Brecker, Mark Turner, etc. Pour ce qui est du jazz un brin mainstream, ce ténor serait peut-être actuellement Ben Wendel, qui à tout juste quarante berges impressionne moult la jeune génération.

A écouter ce What we Bring, troisième opus en leader, Ben Wendel épate surtout par un sens de la synthèse époustouflant, injectant avec intelligence dans sa musique une somme de démarches et de recherches qui taraudent un certain jazz ces derniers temps : écriture en flirt avec le classique, tentations pop assumées (''Song Song''), musique moins pulsée que fluente qu'incarne la reprise du ''Solar'' de Miles Davis, dont Bill Evans donna une version pour le moins canonique... Wendel, magnifique saxophoniste et musicien, balance tout ça et plus encore dans son brouet ; y mitonne une cohérence et une énergie qu'on doit avouer avoir peine à trouver de notre vieux côté de l'Atlantique, où cela dit peu de musiciens suivent précisément ces traces. Putains d'Américains!

Aux côtés de Wendel, un quartet (parfois quintet) qui est pour beaucoup dans l'alchimie générale de l'album : Gerald Clayton fait son numéro de charme habituel au piano, dans les soli mais surtout dans l'accompagnement, assez libre et à la complicité onirique avec Wendel. Le reste de la section (Joe Sanders et Henry Cole, également Nate Wood sur deux titres aux percussions) fait un boulot tout simplement irréprochable, qui ne surprendra pas les connaisseurs de cette scène new-yorkaise.

Un super album d'un super musicien, alors ? Oui et non, pour rentrer dans le jugement entièrement subjectif – car toutes ces démarches n'emballent pas à la même hauteur l'auteur de ces lignes. Ainsi de la fluidification extrême du propos, qui passe parfois par un contrôle très ''classiqueux'', ou bien très pop, de l'écriture et de l'agencement général du band (la ballade ''Doubt''). Parfois, je dis bien parfois : le liminaire ''Amian'' est une vraie claque, et globalement les musiciens sont New-yorkais. Ça swingue quand même terrible... Mais l'intellectualisation du discours musical revient par intermittence, offrant à la fois de magnifiques idées (le sort fait à l'instrumentation, notamment dans les interventions du basson : wahla !), des exercices de style enthousiasmants (''Solar''), et des titres plus froidement ressentis du côté des trompes d'Eustache de l'auteur de ces lignes.

Quittons un instant le subjectif : What we Bring est un album riche, gros de talent(s) et d'idées, et offre une fenêtre sur un musicien particulièrement influent sur la scène new-yorkaise actuelle pour toute une nouvelle génération versée dans ce qu'à défaut de mieux, on nommera ''post-bop'' ou ''modern jazz''. Avec le talent et le swing propre à la grosse pomme, ces musiciens en proposent une version magnifiée et incandescente, à la fois de mode (et viennent les haters...) et intemporelle de par son inscription évidente dans une vraie et profonde tradition de jazz. Et du hip-hop, de la soul, de la pop : voir le C.V. de Wendel! S'il peut y ajouter une nouvelle ligne de guru de toute une jeune génération, on ne peut trop se plaindre en dépit d'un naturel fatalament rétrograde face à certaines modes, fatalement silencieux face à la belle musique. Aussi le silence.

 

Ben Wendel : saxophone ténor et basson / Gerald Clayton : piano / Joe Sanders : contrebasse / Henry Cole : batterie / Nate Wood : percussions (plages 1 et 4)


 

 

Comment