Dhafer Youssef, Diwan of Beauty and Odd (Okeh)

Lors de son album précédent Birds Requiem (Okeh, 2013), le tunisien avait entre autres mêlé son oud aux sonorités de musiciens norvégiens tels que Nils Petter Molvaer et Eivind Aarset. Pour ce nouvel opus, marqué par son retour dans la mégalopole américaine, Dhafer Youssef amène à ses influences traditionnelles le groove urbain de quatre personnalités du jazz new-yorkais avec Ambrose Akinmusire, Aaron Parks, Ben Williams et Mark Guiliana. Il propose alors un voyage intérieur intense alternant transe méditative et exaltation.

Ce disque est tout d'abord empreint d'un son. De longue plages modales s'expriment à travers le son corporel de l'ensemble. Les accompagnements d'Aaron Parks ajoutent, avec retenue, des tensions et colorations intensifiant ainsi la musique du tunisien. La trompette à la sonorité singulière d'Ambrose Akinmusire, bien que trop peu présente – elle n’apparaît que sur deux titres – crée une envoûtante alchimie avec la voix de Dhafer Youssef. Le tout dansant sur les rythmiques précises et massives du duo Williams-Guiliana. 

Le terme Diwan, signifiant à la fois un recueil de poésie chantées et une cérémonie religieuse alliant musique et danse transcendantale, se retrouve dans les compositions de ce disque. Les nombreuses successions entre passages mélodiques hors du temps et puissantes rythmiques passionnées rappellent alors ce côté rhapsodique. En cela se situe l'essence de ce disque, dans l'exploration de la beauté et l'étrangeté. Étrangeté qui s'incarne dans l'une des particularités de la musique du joueur d'oud : l'usage fréquent de métriques complexes – odd définissant aussi « impair ». 

Dans le premier titre « Fly Shadow Fly » le flot ternaire est ainsi perturbé par l'adjonction d'une note de plus permettant de donner du relief à la musique en surprenant l'auditeur. L'album est ainsi orné d'une multitude de métriques différentes allant de l’entraînant ternaire de « Longing & Saltation Journey » à la machine puissante en sept lors du solo de trompette sur « Cheerful Meshuggah » ou encore les cycles de dix-sept temps de « 17th Flyways ». Il y a de quoi occuper l'auditeur soucieux de savoir sur quel pied danser. Cette diversité n’entachant pas pour autant l'homogénéité de l’album.

Cette unité à travers le disque provient notamment d'une certaine forme récurrente constituant les différents morceaux, une alternance concertante entre oud seul et l'ensemble du groupe – quelques fois un peu trop systématique. Le caractère introverti, parfois plaintif, que l'on retrouve au sein des compositions permet aussi de lier l'ensemble qui est quelques fois renversé par des titres rayonnants, plus ouverts et exaltés comme les « Longing & Saltation Journey » et « Dandling Under a Cerulean Sky » redonnant de la vitalité au corpus.

Dhafer Youssef offre donc ici un disque riche dans la lignée de son œuvre tout en étant marqué par la ville entourant ces enregistrements : New-York.

Dhafer Youssef : oud, voix / Ambrose Akinmusire : trompette / Aaron Parks : piano / Ben Williams : contrebasse / Mark Guiliana : batterie


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