Tigran Hamasyan/ Arve Henriksen/ Elvind Aarset/ Jan BangAtmosphères (ECM)

Tout dépend de l’état d’esprit et de l’humeur de l’instant présent. Si le moment est propice, on s’immerge  avec délices dans le lyrisme mélancolique sans mièvrerie de Atmosphères, undouble album ambitieux qui ne manque pas de personnalité propre bien qu’il s’inscrive dans l’orbite des travaux d’un Iain Bellamy, d’un Nils Petter Molvaer ou de l’ambient music d’un Jon Hassell .

Qui aurait imaginé que Tigran Hamasyan, le jeune pianiste arménien, puisse s’encanailler pendant trois jours avec de jeunes quinquas norvégiens pour délivrer une musique à la fois totalement improvisée et mûrement réfléchie où l’imaginaire arménien entre en osmose avec celui des scandinaves et les multiples facettes de leurs joutes électroniques ? Tout est tellement fluide et limpidequ’on a l’impression non d’assister à l’éclosion d’une nouvelle formation  mais bien plutôt à la prestation aboutie d’un groupe en pleine possession de ses moyens où chaque membre devine dans l’instant les intentions des acolytes.

Ils ont une sacrée envergure, ces musiciens norvégiens qui sont loin, d’ailleurs,  d’être des inconnus : le guitariste Elvind Aarset parsème de ses griffures nombre d’albums des musiques actuelles ; Jan Bang a déjà été entendu auprès de la chanteuse Sidsel Endresen ( son intelligencemusicaleme fascine), de David Sylvian, de Nils Petter Molvaer et de Dhafer Youssefet le trompettiste Arve Henriksen déploie une des plus belles et des plus étranges sonorités qu’on puisse entendre de nos jours. On dit qu’il est sensible – et cela se vérifie à chaque instant dans cet enregistrement - autant à la musique «  ambient » d’un Jon Hassel qu’aux sonorités orientales (son instrument prend parfois des accents de flûte japonaise et cela reste pour moi un mystère ).

Claude Tchamitchian, le contrebassiste français d’ascendance arménienne, avait intitulé son dernier album inscrit dans la mémoire de son peuple : «  Traces ». Est-ce ce fil arménien qui amène Tigran et ses partenaires à donner comme titre « Traces » à dix plages de longueur variable de ce double album ? « Traces » est somme toute une longue suite qui se déploie comme une houle et  qui entre en empathie, sur six autres plages, avec  les belles mélodies du compositeur arménien contemporain Komitas. On sait que l’an dernier, toujours pour ECM, Tigran Hamasyan avait enregistré Luys I Luso avec le Yerevan State Chamber Choir où il reprenait des chants liturgiques de son pays et des mélodies de Komitas. Il n’y a donc riend’étonnant dans le fait que lors des improvisations il  revienne visiter de manière oblique l’œuvre de ce compositeur attachant et porteur d’une culture.

Les deux CD de l’album Atmosphères ont des chatoiements différents, entre mélodies orientalisantes, superbes envolées romantiques brahmsiennes du piano qui se montre, en d’autres instants, plus percussif et zébrures électroniques impressionnistes.  Le premier CD est plus onirique, plus sombre, plus hanté par le fatalisme ; il s’ouvre sur des notes murmurées et , en sourdine, offre une introduction lente et majestueuse vite enveloppée par ce qui pourrait ressembler à un jeu d’orgue en bourdon  comme si on se trouvait dans la nef d’une cathédrale avant que le piano, avec ses notes déliées et sa faconde romantique, n’offre un sentiment d’étrange profondeur ; le second CD , plus en palpitations et nervosité à fleur de peau, offre une rupture de climat d’autant qu’il est largement traversé par des lectures des œuvres de Komitas.

Il est permis dese crisper face à la doxa des  musiques actuelles mais reconnaissons que le double album Atmosphères éloigne ces préventions en distillant une poésie insidieuse qui fait voyager dans le temps et dans l’espace. Ceci dit, pour qui recherche le groove, il est préférable de revenir au Miles période électrique.


Autres articles

2 Comments