Ah Esperanza ! Son seul nom est déjà synonyme de sommets de virtuosité et de créativité presque aussi rares que sa double compétence de chanteuse-bassiste. Sur cet album qu’elle qualifie de « soul cosmique », son penchant pour les morceaux complexes prend tout son sens. Dès les premières écoutes planent de nombreuses interrogations qui laissent perplexe, perdu. Mais c’est normal ! Sa musique est réputée pour ne pas être easy-listening et il faut s’accrocher, vraiment, pour saisir le sens et la beauté de cet album à la genèse tout aussi mystérieuse : il a été composé par une nuit de pleine lune...

Esperanza, dont le génie et le grain de folie ont déjà fait des merveilles, décide cette fois de donner la parole à Emily, son alter ego libre et insouciant. Portant son deuxième prénom (celui qu’elle utilisait petite), Emily est une enfant qui veut juste jouer et s’exprimer. Une enfant joyeuse qui conserve aussi sa part d’ombre et une ambition démesurée (« I Want it Now »). Elle nous amène ainsi dans son monde fantasmagorique où les riffs de guitare rock côtoient spoken word et chœurs passionnés. Ces derniers impriment leur marque à un album qu’ils émaillent en même temps qu’une abondance de sonorités psychédéliques et d’instruments saturés. Pour preuve : « Good Lava », morceau d’introduction qui condense cette orientation décidément bien déroutante.

Si elle est toujours aussi brillante à la basse - admirez-là sur « Judas » - Esperanza Spalding s’affirme davantage en chanteuse. Elle a considérablement amélioré sa technique vocale et a ainsi étendu sa palette d’expression. « Noble, Nobles » rappelle les chansons du génial tandem que formaient Joni Mitchell et Jaco Pastorious. La vocaliste, doublée d’une interprète géniale, s’illustre aussi sur « One » ou sur les morceaux qui deviennent vite entêtants comme « Unconditionnal Love » ou « Rest in Pleasure ». Elle confirme encore son talent avec un flow époustouflant sur « Ebony and Ivy » et finit par convaincre sur « Funk The Fear » dont le leitmotiv, scandé en chœur, sonne comme un hymne funk des plus réussis.

Cet album est complètement déconcertant et Esperanza Spalding nous surprend, non sans malice, sur cet ovni produit par Tony Visconti qui a récemment collaboré avec David Bowie. Comme cet album est aussi une performance artistique à part entière, il serait judicieux de voir le projet en live. Cela ferait sans doute justice à la théâtralité de ses morceaux et pourrait convaincre les plus récalcitrants. Avis aux plus aventureux !

Fara Rakotoarisoa

Esperanza Spalding, Esperanza Spalding present Emily's D + Evolution, EMI/Concord, 2016