The Linda Sharrock Network, They Begin to Speak, Improvising Beings, 2016

Comme le kif a ses raisons que la raison ne connaît pas, il se trouve qu'il passe aussi par le gros son qui envoie : Linda Sharrock en a fait un mantra depuis les années 60 et notamment l'immense Black Woman en compagnie de feu son époux Sonny. Bien vivante, elle revient avec un double album paru sur le beau label de Julien Palomo qui depuis 2009 s'attache à défendre les fameuses « musiques improvisées et le free jazz », en sachant entre autres bonnes idées lorgner vers l'étranger et notamment le Japon, planète oubliée parmi d'autres par le nombrilisme franco-français. Je reste succinct, mais j'invite chaleureusement à jeter un coup d'oeil.

Revenons à Linda Sharrock : qui gueule, qui geint, qui crie, qui mugit, qui feule, qui chante, et plus encore. Vue et entendue au Bab Ilo (Paris) il y a de ça plus d'un an, la chanteuse avait su redéfinir ma définition personnelle de claque dans la gueule dans une musique tellement radicale qu'on ne se fait guère d'illusion sur le fait qu'elle ne touchera qu'un petit nombre de fanatiques - pour qui elle fait beaucoup de bien. D'abord pour la musique, mais aussi pour la preuve qu'elle apporte que l'on peut encore faire cette musique-là dans un contexte qui en dépit des déclarations d'intention, laisse de moins en moins sa place aux musiques se foutant des convenances et des consensus. They Begin to Speak poursuit le bonheur à travers deux galettes issues de deux sessions distinctes : la première, française, en formation élargie ; et la seconde, british, en quartet.

Si les deux sessions rallient des démarches communes, elles explorent dans l'improvisation libre des sentiers tellement divergents qu'on a plaisir à s'y perdre avec les musiciens : plus dans le choc de la matière sonore et l'énergie brute, le set français met en relief les plus grands espaces harmoniques laissés par le quartet briton où brille l'approche plus mélodique de la guitare de John Jasnoch, au staccato particulièrement efficace dans sa fausse naïveté. Moins bordélique, le premier disque (le français, donc, faut suivre) sera bien plus compliqué à décrire hors du constat déjà établi qu'on a là affaire à du son bien lourd et qui prend aux tripes, au cœur, aux oreilles ou à n'importe quel organe y compris le cerveau. Une radicalité qui convient bien aux musiciens qui animent cette session dans une formation qui n'est pas dénuée d'originalité : Itaru Oki à la trompette, Eric Zinman au piano, Makoto Sato à la batterie, Yoram Rosilio à la basse, Claude Parle à l'accordéon et Cyprien Busolini au violon. Puis Mario Rechtern. Au registre des découvertes personnelles et parmi un collectif irréprochable et impressionnant de liberté, l'accordéon de Claude Parle fait forte impression et apporte énormément à l'ensemble par des arpèges d'un autre monde, au bord du shred par endroits, et un placement dans le temps qu'on comprend mal. C'est tellement plaisant ça, mal comprendre...

Au cours de ses deux longues suites d'un peu moins d'une heure, They Begin to Speak rappelle à la face du monde – qui s'en fout bien pour l'essentiel – que la musique de Linda Sharrock est bien vivante, comme la chanteuse qui la crée malgré la maladie qui la tient depuis longtemps dans un fauteuil, malgré la maladie qui l'empêche de parler ''normalement'', malgré l'oubli. Bien vivante, cette musique, et même plus : sans fard et nue, sans prétention ni discours, comme un petit poing dans la gueule et une caresse sur les tympans. A conseiller à tous ceux qui maudissent le formatage des musiques et des discours musicaux, à prescrire aux aventuriers, et dans un monde idéal à offrir à tout le monde pour croire encore que tout est possible. Parce que figurez-vous qu'avec Linda, ils se sont mis à parler et que ce serait cool qu'ils soient entendus !

Pierre Tenne

 

Linda Sharrock: vocale - Mario Rechtern : reeds - Itaru Oki : trumpet - Eric Zinman : piano - Makoto Sato : drums - Yoram Rosilio: bass - Claude Parle: accordion - Cyprien Busolini: violin - Derek Saw : trumpet - John Jasnoch : guitar - Charlie Collins : drums


 

 

 

 

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