C’est presque une loi psychologique et sociologique : la première génération recherche ostensiblement une intégration sans faille, la seconde veut savoir d’où elle vient et questionner les racines culturelles familiales. C’est ce que traduit à sa manière Traces, le dernier album de Claude Tchamitchian. Le contrebassiste d’origine arménienne nous présentait récemment la gestation de son projet, l’émergence d’une mémoire étouffée et d’une parole enfouie. Moment intense d’échange et partage d’une musique belle à pleurer qui prend en otage nos corps et nos âmes, en s’inscrivant quelque part dans les paysages sonores de Jimmy Garrison et Art Davis, les deux bassistes de Coltrane dans The Africa Brass Sessions, de Charles Mingus (pour la rage) et de Charlie Haden ( pour la générosité). Une musique qui ne sonne pas «  politiquement correct » et nous renvoie aux grandes heures des meilleurs albums de jazz des années 1960 et 1970.

Claude Tchamitchian avouait avoir grandi loin de la culture arménienne mais être revenu vers elle grâce à la musique dès sa collaboration avec le virtuose du kamantcha Gaguik Mouradian, sans toutefois sentir une légitimité pour réaliser un projet sur le génocide arménien malgré la date du centenaire qui se profilait en 2015. Le déclencheur, ce sera la lecture de Seuils (Hémisphères Editeur), le livre de Krikor Bélédian qui est une vaste fresque autobiographique et un grand texte sur la mémoire qui commence par la découverte d’une liasse de photos de famille et qui recrée en imagination les vies de trois femmes. Inspiré par les mots de l’écrivain, Claude Tchamitchian déclare avoir voulu célébrer musicalement l’espoir en la vie renaissante.

Les pièces musicales sont volontairement mélodiques et harmonisées légèrement, à 2 voix au maximum. Elles tissent un lien très fort avec la voix (chant et textes) et les différents clivages rythmiques. Le timing conséquent des titres (10’22 pour « Poussières d’Anatolie » ; 13’51 pour « Lumières de l’Euphrate », 12’38 pour « Les Cieux d’Erzeroum ») offrent de longues plages improvisées où le guitariste Philippe Deschepper et les saxophonistes Daniel Erdmann et François Corneloup font étalage d’une intensité créatrice incroyable. Ici et là, la musique prend des allures répétitives et des tournoiements de danses de derviches. Passionnante de bout en bout pour dire la gravité de textes littérairement éblouissants, Géraldine Keller sait déjouer une partition difficile par la théâtralisation de sa voix dans son rôle de récitante et par des cris étranglés angoissants à la Linda Sharrock. Chaque thème, qui évoque un évènement très précis, a sa couleur spécifique et ses formes bien définies. Le compositeur avait la volonté de donner de l’espace aux chants individuels en demandant aux deux saxophonistes d’imprimer des sortes d’arrière – plans à la voix et au batteur Christophe Marguet d’assurer un «  continuo » un peu à la manière de la musique baroque. « Ce sextette est finalement un orchestre de jazz au service de l’improvisation et on entend autant du Mingus que l’Arménie » ose avancer modestement Claude Tchamitchian.

Aux côtés de Géraldine Keller à la voix, les saxophonistes sont Daniel Erdmann (ténor et soprano), François Corneloup ( baryton et soprano), Philippe Deschepper, un peu en électron libre, est à la guitare électrique , Claude Tchamitchian à la contrebasse (jouant souvent à l’archet) et Christophe Marguet aux percussions et à la batterie. Le texte de pochette de Stéphane Ollivier est de toute beauté et lire des extraits des écrits de Krikor Bélédian donne envie de se plonger séance tenante dans son livre. «  C’est un conte que notre vie » est une courte citation qui illustre une page du joli livret et c’est finalement la morale de cette production exigeante mais incontournable.

Philippe Lesage

Claude Tchamitchian Sextet, Traces, Emouvance

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