Présentons Barry Guy. Son statut d'inconnu total auprès d'un immense public prend en effet le pas sur l'aura qu'il exerce sur toute une frange des musiques improvisées européennes depuis un demi-siècle, dont il reste souvent pour le meilleur l'un des plus fameux agitateurs. A presque soixante-dix ans, le contrebassiste anglais toise une carrière renversante commencée dans le free avec son London Jazz Composers Orchestra, non loin du Globe Unity Orchestra de Schlippenbach, Brötzmann, Breuker & co ; menée de concert avec un investissement toujours intense dans les musiques anciennes et baroques ; poursuivie vers le rock-prog et donc les musiques improvisées dans l'acception bâtarde qu'on leur donne depuis quelques décennies. Des noms : Evan Parker, Agusti Fernandez, Roscoe Mitchell, Mahmoud Turkmani, Cecil Taylor, Marilyn Crispell, Bill Dixon... Bien des artistes qui bénéficient de la même aura ésotérique que l'angliche ; du bois dont on ne fait pas les stars.

Du haut de cette aura et d'un partenariat jamais démenti avec le label suisse Intakt, lui aussi primordial pour les musiques improvisées en Europe voire ailleurs, Barry Guy se permet des projets que doivent lui envier des musiciens moins reconnus de ces scènes : The Blue Shroud est un objet fort complexe qui fait écho à Guernica et à la présentation du tableau de Picasso devant Colin Powell déclarant la guerre en Irak en 2003, geste si insoutenable pour le va-t'en guerre américain que les autorités firent apposer un voile bleu devant la toile. La suite de 72 minutes ne se cache pas d'être entièrement politique, voulant ''indiquer le pouvoir de l'esprit humain à résister à l'oppression des tyrans'', et les textes chantés par Savina Yannatou le soulignent régulièrement en dépit d'une fragmentation qui en épuise parfois la force, pour verser dans le mou et le consensuel : bouh les armes de destruction massive ! C'est mal !

Mais au-delà de la démarche, la musique offre également une myriade de lectures et d'entrées, qui par la maestria du Barry Guy compositeur en font la richesse et la séduction : citations diffuses de Biber et Bach dans un propos extrêmement improvisé, couleurs quasi world (la guitare latina du XIXe siècle de Ben Dwyer) dans une architecture comme d'hab classique-contemporain-avant-garde-expérimentations, minimalisme affrontant des sortes de clusters orchestraux comme toutes les grosses formations de Guy en ont le secret. Dans la discographie immense de Guy et de ses compères, The Blue Shroud arrive comme une évidence frôlant la perfection, dans l'exécution, l'idée et les idées comme l'intellectualisme sensible et humblement formulé du propos. L'insertion sans complaisance ni fétichisme du type ''jazzin the classic'' des références baroques permet même de croire – rêvons, voulez-vous - que The Blue Shroud pourrait toucher un public plus large qui aura là des points de repère moins déconcertant pour pénétrer l'oeuvre du contrebassiste, ici agrémentée d'une instrumentation top moumoute grâce aux instruments anciens (serpent de Michel Godard, viole de Fanny Paccoud, etc.).

Dit étant cela, les connaisseurs de l'oeuvre de l'anglais pourront noter une impression de déjà entendu depuis les enregistrements du London Jazz Composers Orchestra et surtout le magnifique Inscape-Tableaux (sur Intakt, déjà) qui va sur ses 16 ans. Des redites propres à cette scène qui si elle continue à briller sur scène ou sur galette, montre aussi par moment un problème de renouvellement qui fait craindre au mieux une frilosité croissante du monde de la musique, y compris la plus abstraite, au pire un désintérêt des jeunes musiciens pour des formes d'expression qu'on aimerait voir moins méprisées et plus vivantes – après, on a le droit de trouver ça naze, hein. The Blue Shroud prouve à la fois cette vivacité à promouvoir et d'autre part le ronronnement élitiste d'une scène qui souffre notamment de la présence systématique d'une poignée de musiciens (Agusti Fernandez, Maya Homburger, et Ramon Lopez, compagnons de route increvables de l'anglais) à chaque événement, indépendamment de l'insolente qualité de leur musique.

Bon, en dehors de mes élucubrations qui, toujours plus longues, vont bien finir par former un roman, The Blue Shroud est un super Barry Guy, qu'on conseillera à donf aux amateurs et à qui veut s'ouvrir un peu les oreilles vers ces musiques trop méconnues dont le manque de swing presque revendiqué ne les empêche de trouver toujours cette richesse vraie et apophatique. Ouais.

Pierre Tenne

Barry Guy, The Blue Shroud, Intakt Records, 2016

BARRY GUY Bass, Director
SAVINA YANNATOU Voice
BEN DWYER Guitar
AGUSTÍ FERNÁNDEZ Piano
MAYA HOMBURGER Violin
FANNY PACCOUD Viola
PERCY PURSGLOVE Trumpet
TORBEN SNEKKESTAD Soprano Saxophone, Reed Trumpet
MICHAEL NIESEMANN Alto Saxophone, Oboe
PER TEXAS JOHANSSON Tenor Saxophone, Clarinet
JULIUS GABRIEL Baritone Saxophone
MICHEL GODARD Tuba, Serpent
LUCAS NIGGLI Drums, Percussion
RAMÓN LÓPEZ Drums, Percussion