Le débat jamais épuisé : ça raconte quoi la musique ? C'est quoi une histoire ? Peut-être est-ce comme le swing.... Si on demande, on ne sait pas. Ce Border Lines recueille les contes, on le sait en cinq sec, l'évidence, le blast. Ça ne fait pas tout, mais c'est un iota formidable, surtout à l'heure où n'importe quel gus qui souffle dans un biniou ou tape sur des touches ou pince, gratte, frotte, percussionne vous impose de suite ses fameuses histoires. ''Moi j'avais envie, moi, de raconter des histoires, moi, mes histoires...''

Stéphane Tsapis n'en fait pas des caisses, malgré un angle qu'on pourrait, en ne tenant pas compte de la biographie du pianiste, dire très ''consensuel'' : les frontières, le fameux crossover, le métissage, le partage, le dialogue des cultures, etc. Franchement, sans discuter du fond, faudra quand même expliquer un jour à certains musiciens s'emparant de ces thèmes un peu rapidement qu'ils recopient les manuels du ministère de la culture ou pire, les mémos du spécialiste ''culture'' de David Pujadas voire de Cyril Hanouna... Et je ne dis pas ça pour faire une farce, je ne suis pas un rigolo. Je m'égare. Mais c'est tout de même chiant les paroles gelées et les cris de perroquets babillards, qui à broder sur le voyage ne parlent au fond que d'eux-mêmes.

Je m'égare d'autant plus qu'encore une fois, Border Lines est à la fois en plein dans ces discours et s'en distingue avec intelligence et entrain : les histoires du claviéristes sont pétries d'humour (le liminaire « Welcome to my country ! », « Goldman sucks »), d'un dialogue fort fécond entre traditions balkaniques et l'idiome très ''jazz moderne'' du trio, de prises de position et de sons alertes. Tsapis raconte une Grèce traditionnelle et actuelle sans dévoyer les traditions locales (« Patrounino ») mais en les confrontant à un travail d'arrangement souvent impressionnant de sa richesse polyvoque ; quoiqu'il reste dans des bornes déjà balisées pour l'essentiel. Très écrite, fascinée d'arrangement savant, la musique du trio s'échappe vers des frontières plus inédites lorsqu'elle use du ''concept'' de l'album pour faire un objet de vraie bonne musique autour de questions simples (toujours les meilleures) : qu'est-ce qu'on fait de ces traditions ? Quels instruments (invitation du violon d'Arthur Simonini au passage)  ? Quels arrangements ? Qu'est-ce qu'on dit ? Kékidi ?

Le trio fonctionne à merveille dans ce canevas aux potentialités kaléidoscopiques : le groove inspiré du rebetiko de « To Praktorio/Kaigomai », le rythme mutin et la mélodie entêtante de « Giorgitsa », toutes choses qui font la part belle aux qualités de Marc Buronfosse (basse) et Arnaud Biscay (percussions) ; laissés libres à leur talent par un leader tout aussi convaincant. Dans de rares incartades, l'album peine à trouver constamment sa cohérence, et tombe dans un discours plus téléphoné peut-être, du moins selon le point de vue de moi (« Border Blues »). En équilibre parfois encore indécis entre les différents chemins qui peuvent la constituer, cette musique trouvera de quoi indigner les orthodoxes de telle ou telle académie (chacun ses démons) qui auront tous raison. Ou pas.

La force d'ensemble de Border Lines n'est cependant jamais prise en défaut grâce, encore une fois et notamment, à ce talent de conteur d'un trio qui ne se prend jamais au sérieux dans un propos qui s'y prête trop souvent (le bien-nommé ''Tourist's point of view'') ; mais aussi par une sincérité intelligente, musicalement autant qu'humainement, qui autorise l'album à se singulariser bien au-delà de ce qu'une première écoute hâtive pourrait laisser penser. Voilà. Fini.

Pierre Tenne

Stephane Tsapis Trio, Border Lines, Crystal Records/Harmonia Mundi, 2016

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