Fwaaaaahhhh.... Qu'est-ce que je suis à la bourre ! Le truc est sorti il y a quoi ? Trois mois ? Quatre ? Quelle grosse feignasse... En plus la direction me l'a bien dit : l'important en 2016, c'est la réactivité, l'actu, le kairos mon ptit pote ! Remarquez, mieux vaut tard que jamais. Puis Kenny Barron ça se déguste, ça se savoure, ça se réécoute. Un chouïa d'attention. Je suis quand même pas une pipe.

Barron, c'est connu, a le bras long et le sang bleu. C'est bien simple, le bonhomme a joué avec tout le monde : Lateef, Booker Ervin, Joe Henderson, Dizzy, Stan Getz. Moi j'aime bien Piccolo de Ron Carter, où il se tape quelques bons moments. Barron a toujours la frite et revient donc, en trio comme il a toujours aimé, avec deux jeunes zigs new-yorkais : l'évanescent Jonathan Blake à la batterie, et l'anaphorique Kiyoshi Kitagawa à la basse. Autant ce dernier incarne typiquement dans mon esprit borné les travers anti-groove du jazz moderne, autant là, j'avoue... Kenny Barron swingue quand même un max, et son trio avec. On a beau être désobligeant et cadastré, le réel s'impose parfois à vous, et ces mecs savent leur anacrouse.

Le répertoire est une sorte d'ode aux classiques du pianiste qui revisite beaucoup de ses propres compositions agrémentées de deux reprises fort littérales – mais moult joyeuses – de Monk, piochées dans la besace la moins connue de Thelonious (« Shuffle Boil », « Light Blue ») qui, flash info, savait décidément bien composer. Ah ! Aussi un Charlie Haden aérien, « Nightfall », de toute beauté.

Book of Intuition, c'est l'album de jazz comme on n'en fait presque plus, surtout de notre côté poussiéreux de l'Atlantique : un set classieux de jazz qui pour être classique n'en est pas moins débridé d'intelligence à la composition (« Bud Like », hommage funk au swing mordant à Powell) et de perfection dans l'exécution. Un album de jazz à l'aune de la carrière et de la personnalité de Kenny Barron, peut-être l'un des derniers pianistes aussi à l'ancienne dans son rapport à l'instrument et au rythme mais dont la polyvalence et les caméléoneries en font définitivement un moderne à la Julien Gracq ou Oscar de la Hoya. Du haut de sa superbe que personne n'oserait lui contester - et d'une production qui d'un geste inébranlable et mâle soulève haut le chapeau- Kenny Barron offre une synthèse oecuménique, généreuse, tentons le parfaite, de ce qu'est le bebop contemporain. Ouais.

Pierre Tenne

Kenny Barron Trio, Book of Intuition, Impulse/Universal, 2016