Amateurs du gelugpa et de bonnets jaunes, réjouissez-vous. Adorateurs du dalaï-lama, esbaudissez-vous. Jazzeux, encuriosez-vous. Le jazz est LA musique dialoguant avec toutes les autres, on le ressasse, le rabâche, mécaniques et routiniers : mais on n'a pas vraiment souvenir du jazz européen d'une telle imprégnation dans les traditions chantées tibétaines ; notamment mais non exclusivement le chant diphonique des moines bouddhistes.

A la manœuvre de ce nouvel album produit dans l'orbite du collectif et label francilien Onze Heures Onze, Bo Van der Werf et son ensemble Octurn dont je viens de lire une description sur un bout de world wide web : ''mini big band post-fusion''. Je ne savais même pas qu'on était passé au post-fusion, mais pourquoi pas.Le saxophoniste et leader s'entoure de la fine fleur du jazz belge contemporain : Fabian Fiorini et Jozef Dumoulin au piano et claviers, Dré Pallemaerts à la batterie. Une formation déjà originale avec deux claviers, propice aux spasmes spectraux qui saisissent le mini big-band post-fusion à intervalles irréguliers. Mais au quartet s'adjoignent une farandole vermillon de moines tibétains, huit au total : Topgyal Tsering, Tenzin Passang, Lobsang Ngawang, Dorje Tsering, Gedun Nyandak, Phuntsok Ngawang, Thundup Tenzin et Lobsang Phenden. Deux Lobsang donc.

Le Tantric College offre avec cet album un exemple abouti de ce que peut être un dialogue vrai et profond entre deux traditions musicales a priori peu acclimatées entre elles : en premier lieu parce qu'ils dialoguent avec des musiciens tibétains (ça va mieux en le disant), en second lieu car ils posent sans cesse la question de l'intégration du chant himalayen avec une musique qui reste la leur. Ainsi le liminaire ''Dalai Lama Long Life'' pose-t-il la charpente de ce rêve cossu qu'est la musique de Tantric College : introduction par un chœur tibétain et la rocaille caractéristique de ce chant bouillonnant et indistinct, d'où les claviers plaquent des nappes sonores travaillant au plus près la matière. Bien sûr, derrière, Dre Pallemaerts fait de la magie avec ses cymbales (ça va mieux en le disant).

L'album surprend, ravit, convainc de bout en bout dans cette perspective remarquablement intelligente et originale, dont Bo van der Werf exploite à l'écriture l'ensemble des possibilités. Certains coups d'éclats, qui confirment au passage que sur cette scène et ces esthétiques mouvantes qu'il fait siennes, Jozef Dumoulin fait partie du plus beau qu'on peut entendre derrière 88 touches dans le coin : les deux ''Heart Sutra'', ''True'' dans un genre plus mélodique et traditionnel, la longue suite hypnotique ''Root of Tantra''.

 

Au rang des déceptions et des reproches, sans vouloir tomber dans l'ahurissement de sa majesté Joseph II, on regrette vraiment une forme de laxisme de la production. Salauds de gauchistes... La longueur du double album sied mal au propos de ces musiciens et les entraîne vers des redites qui peuvent lasser, d'autant que la composition du tout n'embrasse qu'allusivement ou aléatoirement une forme filée, suite ou symphonie, ou que sais-je.... Si bien que l'objet dessert un chouïa un propos qui ne le mérite pas, et donne envie d'entendre l'ensemble en concert plus qu'en galette, pour mettre réellement à l'épreuve ces deux heures de musiques exigeantes et séduisantes, qu'on a (vraiment) jamais entendues. En attendant, il faut s'intéresser sans sourciller à ce collège tantrique et faire fi de cette longueur qui ne doit pas empêcher de les écouter jusqu'au bout du récit de leurs mantra, qui jusqu'à leur conclusion réservent des surprises roboratives pour l'amateur d'onirisme déterritorialisé.

Pierre Tenne

Tantric College, Octurn_the tibetan monks of Gyuto, Onze Heures Onze, 2016