Les cinéphiles écouteront–ils MoOvies de Médéric Collignon et de son quartet Jus de Bocse ? Sur l’écran noir de leurs nuits blanches défileront des images de films policiers sur une BO en son Dolby qui sonne années 1970. Atmosphère lugubre, trouille verte, le palpitant qui palpite à l’envolée des cloches d’une église, des voix scandent «  Money, money », au loin des gueules patibulaires dans des bagarres nocturnes. MoOvies, c’est le son d’une époque revue et corrigée du cinéma américain des blockbusters. Et disons–le sans fard : c’est une réussite.

Rien à voir avec les déconstructions que John Zorn réalisait sur les musiques d’Ennio Morricone (1). Ici, on baigne dans un climax proche du Bitches Brew de Miles Davis sur des scores de la fin des années 1960 jusqu’au mitan des années 1980 de trois compositeurs nés dans les années 1930 dont les esthétiques éloignées vont néanmoins se marier idéalement dans le déroulé d’une partition de BO imaginaire.

De l’argentin Lalo Schifrin, né en 1932, MoOvies valorise des thèmes issus de Dirty Harry , le film de 1980 de Don Spiegel, et du Retour de Dirty Harry  de Clint Eastwood ( 1983), de Brubaker  de Stuart Rosenberg et de Bullit  de Peter Yates. Quincy Jones, né en 1933, est lui présent avec « Snow Creatures «  et « Money Runner » du film Dollars et « Up Against the Wall » tirés du film The Lost Man alors que David Shine, né en 1938, est représenté par The Taking Of Pehlham one two three de Joseph Sargent de 1974.

Dès l’ouverture sur « Snow Creatures », thème de Quincy Jones qui dure presque 12 minutes, on est saisi par la pulsation vitale et l’étrangeté qui vont caractériser le disque. Ses premiers instants nous livrent les codes du scénario : des voix issues de la bande sonore du film original dialoguent avant que le piano électrique égrène ses notes et que les frappes sèches de la batterie anticipent l’arrivée du son davisien de Collignon. Tout est dit, reste à dérouler le fil. Il est d’autres plages qui se détachent : «  Dirty Harry » de Lalo Schifrin , « The Taking Of Pehlman One two three » de David Shine au climat un peu différent , « The way to San Mateo » et « Robbery suspect » au léger swing latin et avec des voix au scat enchanteur, « Money Runner » de Quincy où une basse très en avant lance une pulsation funk.

Est-il encore nécessaire de présenter Médéric Collignon, son cornet à pistons de poche, sa maîtrise instrumentale, son énergie débordante, ses idées bouillonnantes ? Au sein de Jus de Bocse, Médéric Collignon (cornet, vocal, effects) s’associe à Emmanuel Harang ( electric bass), Yvan Robillard ( fender rhodes), Philippe Gleizes (drums). On ne s’étonnera pas d’ailleurs d’entendre le fendrer rhodes dans la partition filmique imaginaire donnée ici puisqu’il entre en résonnance avec le son d’époque. On sait que Jus de Boscse a déjà consacré deux albums à Miles ( Porgy and Bess ; Shangri–Toukashi-la), et un autre plus étonnant à la musique de King Crimson ( A la recherche du roi frippé). Ce qui fascine dans MoOvies, c’est que le quartet sonne comme un grand orchestre pour la meilleure expressivité des compositions originales. L’ensemble de l’opus emprunte certes à l’esprit de Bitches Brew mais la réalisation parfaite donne une grande originalité à cette BO imaginaire.

On retourne à la dernière séance ?

Philippe Lesage

Médéric Collignon, MoOvies, JustLooking Productions, 2016

  1. John Zorn : The Big Gundown ( John Zorn plays the music of ennio morricone)

 

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