Dans laquelle de nos rubriques classer Illuminating from Within ? Pas dans le rap à l’évidence ni dans la soul et encore moins dans les musiques du monde bien que Thomas Adès soit un compositeur anglais et Winston Choi un pianiste canadien. Dans le jazz alors ? Il est vrai que le compositeur a collaboré avec John Zorn et qu’il y a dans sa musique une complexité rythmique d’une grande virtuosité mais est-ce bien suffisant pour l’inscrire là ? Que faire sinon considérer que nous baignons dans les musiques nouvelles qu’ont empruntées récemment Ches Smith , Michel Benita et bien d’autres sans omettre de souligner que les œuvres de Thomas Adès ont une identité forte qui permet de les identifier immédiatement ?

Il faudrait être une musicologue patentée comme Hélène Cao qui collabore à a revue Diapason et qui fut la première à écrire en France, en 2007, un ouvrage sur le compositeur (Thomas Adès , le voyageur ; édition MF) ou un pianiste concertiste pour mener des analyses fines sur l’écriture de Thomas Adès, ce qui est loin d’être mon cas. Alors, laissons-nous porter à la description des images ressenties.

Savante, expressive et sophistiquée, l’écriture musicale semble s’inscrire dans la post - modernité sans perdre la mémoire des temps anciens (les références à Dowland et Chopin). Loin de toutes les stridences d’une certaine musique contemporaine, elle semble plus proche de l’impressionnisme de Debussy par ses prompts changements d’atmosphère et ses zones zébrées de silence. Sentiment d’être toujours au bord du silence voire de l’aphasie, chahuté par des notes disjointes et des élongations de tempi. Les mélodies en transparence font sourdre une émotion sans qu’on y prenne garde d’autant plus avec les dernières plages qui sont les plus violentes, les plus tourmentées, on pourrait même écrire les plus romantiques dans l’esprit et par les citations esquissées. Soit un merveilleux exercice sur la perception des sens comme pour favoriser une illumination de l’intérieur.

Dans le livret, Winston Choi explique qu’aborder l’œuvre de Thomas Adès n’est pas simple parce que « la couleur instrumentale et l’étendue des sonorités est immense, comme l’est l’amplitude de l’expression musicale ». Il ajoute que « Traced Overhead » qui « a été inspiré par les images tourbillonnantes de l’ascension des anges vers les lumières brillantes du ciel » se caractérise par des subtilités rythmiques et que l’énorme palette de couleurs et les complexités extrêmes tissées dans la trame même de la musique rendaient l’interprétation à haut risque. Les trois « mazurkas » qui furent écrites pour le pianiste Emmanuel Ax, rendent hommage à Chopin : ce sont des miniatures subtiles avec des changements harmoniques, rythmiques et mélodiques où Thomas Adès joue sur le sens de l’attente de l’auditeur. De son côté, « Thrift, a Cliff Flower » est une utilisation créative de la variation avec une riche palette harmonique alors que «  Darknesse Visible » est une ré-imagination d’une chanson pour luth de Dowland qui change notre perception de l’œuvre en la regardant comme dans des miroirs déformés , d’où le choix du titre donné à l’album : illuminer la chanson de l’intérieur . Enfin, « still sorrowing », toujours d’après John Dowland,  se caractérise par un registre médian muet qui donne un sentiment de perte et de désespoir, amplifié par les cordes du piano sollicitées comme chez John Cage.

Philippe Lesage

Thomas Adès/Winston Choi, Illuminating From Within, Cuicatl, novembre 2015

Quelques mots rapides sur le compositeur et son interprète. Thomas Adès, né en 1971, s’est formé au King’s College de Cambridge et à la Guildhall School Of Music and Drama. Pianiste, compositeur et directeur artistique du Festival d’Aldeburg, il a, entre autres, composé un quatuor à cordes, un quintet pour piano qu’il a enregistré avec le Belcea Quartet, les opéras  Powder Her Face et  The Tempest (1). Wiston Choi, lui est un pianiste canadien très branché musique contemporaine. Egalement membre de l’Ensemble Dal Niente, il a enregistré The Complete Piano Works d’Elliott Carter (L’Empreinte Digitale). Ici, il propose des opus d’Adès qui ont été composés entre 1992 (« Darkness Visible, after John Dowland » ; « Still Sorrowing ») à 2011 (la mazurka – cortege « Trift, a Cliff Flower ») en passant par «  Concert Paraphrase, Powder Her Face » et trois mazurkas de 2009.

  1. The Tempest, d’après Shakespeare ; production Robert Lepage, avec Audrey Luna, Isabel Leonard, Alek Shrader, Alan Oke, Simon Kleenlyside ; The Metropolitan Opera Orchestra, sous la direction de Thomas Adès. DVD paru chez DG)

 

 

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