Il était comme une éponge Louis Moreau Gottschalk avec sa facilité à s’imprégner des couleurs des musiques natives des nombreux pays qu’il a visités en un temps où on n’imaginait pas qu’on en viendrait un jour à parler de jazz ou de musiques du monde. Il ne s’installait pas dans une posture de musicologue à l’écoute des folklores, non, les musiques qu’il entendait, il les adoptait.

Et c’est vraiment une chouette idée que le pianiste d’origine bulgare Mario Stantchev et le saxophoniste Lionel Martin fassent une relecture gourmande des compositions de celui qui fut un personnage haut en couleur, séducteur impénitent et grand voyageur devant l’éternel, né à La Nouvelle Orléans en 1829 d’un père anglais et d’une mère créole originaire de l’Ile de Saint Domingue ( aujourd’hui Haïti) et décédé à Rio de Janeiro en 1869 après avoir étudié en France, sillonné de long en large les Etats Unis et avoir donné un nombre incalculable de concerts dans toute l’Amérique Latine, de Cuba au Chili en passant par l’Argentine et le Pérou. Soit un parcours musical initié avec la musique romantique pour piano d’un Chopin pour s’épanouir dans les prémisses des musiques pimentées des Amériques qui donneront naissance à la habanera, au tango brasileiro, au choro et au jazz.

Soulignons la qualité du travail éditorial réalisé par Cristal Records ainsi que celle du texte de présentation rédigé par Jean-Noël Régnier et Danièle Stantcheva. Sous leurs plumes, il en ressort quedans ses œuvres aux accents multiples, Gottschalk sert avec un égal bonheur chaque culture et que les titres qu’il choisit ont une terminologie évocatrice et un ton «  colonial » désuet qui reflète son métissage culturel : « Bamboula », « Danse de Nègres », « Le Banjo », « La Savane », « Danse des Gibaros », « Les Yeux créoles »,  «  Yankee Doodle Variations ». En complément, dans des notules bienvenues, le pianiste Mario Stantchev précise que son approche esthétique et celle de Lionel Martin se nourrit aussi bien de la musique de créateurs comme Ornette Coleman, Cecil Taylor et Archie Shepp que de piano stride et de romantisme caribéen. Tout est dit des climats, des jeux de l’esprit autour des thèmes simples et des variations virtuoses, de la force suggestive qui court d’un blues archaïque à des harmonies dissonantes.

C’est en découvrant , dans des anthologies concoctées par Bruno Blum pour les Editions Frémeaux, (1) des versions données en 1956 par le pianiste américain Eugene List de «  La savane » et «  Bamboula ( danse des nègres) » qu’il m’avait été enfin possible de mettre un son sur le nom du compositeur Gottschalk et d’apprendre que «  La Bamboula » était le nom d’une danse populaire aux Caraïbes qui se perpétuera jusqu’aux années 1950, et qu’elle contenait le même rythme que le « Baboule » qui est issu du vaudou haïtien. Gottschalk l’aurait entendue en 1845 à Congo Square, à La Nouvelle Orléans. A la question de la plus-value du disque de Mario Stantchev et de Lionel Martin, la réponse est simple : la musique de Gottschalk s’éloigne de l’archaïsme colonial pour se vêtir d’oripeaux d’aujourd’hui sans que cela apparaisse incongru. Comme un supplément d’âme.

Philippe Lesage

Mario Stanchev & Lionel Martin, Jazz Before Jazz : autour de la musique de Louis Moreau Gottschalk, Cristal Records, 2016

Note : (1)Les anthologies réalisées par Bruno Blum ont pur titres : «  Africa In America » et «  Slavery In America »

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