Il faut bien reconnaître qu'à entendre sa voix croonée, on imagine sans peine Thomas de Pourquery glissant en smoking, haut de forme et canne d'agrément tendue dans la main droite sur les parquets satinés de Broadway, quelques anonymes ondoyant du tutu à ses côtés... Broadway âge d'or, palpable dans cette voix de rogomme, ces arrangements qui s'y égaient respectueusement et en pleine jouissance.

La résurrection des standards de la célèbre artère fait son travail de plaisir évident et à ne pas bouder : « You Don't Know What Love Is », « Bye Bye Blackbird », « My Funny Valentine », « Night and Day », « My Way », etc. Thomas de Pourquery prend un plaisir sans borne dans ce registre classique mais exécuté avec grâce, rendant justice à ses talents de chanteurs parfois moins nets dans d'autres projets éloignés du jazz. Certains titres se distinguent dans l'album : l'arrangement épuré de « Bye Bye Blackbird » et son a due voix/trompettes, melancolia douce-amère, une version très vieille école mais radicalement kiffante de « My Way », qui souffre dangereusement comme tant d'autres titres des versions de Frank, si parfaites de swing. On prend sans hésiter cette interprétation à l'orchestration exquise et mutine sur la reprise du thème, chaque instrument fournissant en alternance une bribe de pulsation, une bribe de rythmique, un éclat d'harmonie.

Faisant de la sorte le plein de trouvailles et de ruses à l'efficacité indéniable, Broadways est porté par le travail d'écriture impeccable de Johane Myran et l'exécution irréprochable de cette machine d'orchestre qu'est le Red Star – fondé en 2009, basé à Saint-Ouen, qu'on imagine donc intitulé en hommage au seul vrai club de foot parisien... Mais Myrane, justement, va aussi fureter vers d'autres couleurs, que d'aucuns diront ''contemporaines'', laissant plus d'espace à l'improvisation : l'introduction de l'album sur un solo de batterie exemplifie ce désir d'accoler le répertoire de Broadway à d'autres influences, d'autant qu'elle débouche sur un unisson très noise de l'orchestre. Là s'explique certainement le pluriel des Broadways de l'album, qui enthousiasme et touche juste dans de nombreux thèmes, notamment sur « You Don't Know What Love Is » et sa coda très stylisée et pétrie d'effets.

A d'autres moments, la sauce savamment dosée par cet orchestre talentueux peine plus à séduire l'auditeur, quoiqu'on ressente fortement le plaisir qu'ont les musiciens à la battre (« Speak Low/Lush Life »). Rien qui n'empêche de rentrer pleinement dans cet album offrant une intelligente révérence au traditionnel cœur écrit du jazz - ses standards - par ce biais si évidemment simple que peu de musiciens y avaient pensé de notre côté de l'Atlantique : chanter, simplement chanter, lettre volée de tant de jazzmen... Le Red Star Orchestra et Thomas de Pourquery font cela très bien, et ce Broadways en tire indéniablement des attraits pénétrants.

Pierre Tenne

Red Star Orchestra et Thomas de Pourquery, Broadways, Label Bleu/L'Autre Distribution, sortie le 4 mars 2016. Concerts de sortie d'album : le 4 mars à la maison de la culture d'Amiens à l'occasion des 30 ans de Label Bleu ; le 18 mars à l'Espace 1789 à Saint-Ouen (93) dans le cadre du festival Banlieus Bleues.

Trompettes : Alexis Bourguignon, Frank Guicherd, Matthieu Haage, Xavier Bornens

Trombones : Bertrand Luzignant, Thomas Henning, Daniele Israel, Stéphane Montigny

Saxes : Esaïe Cid, Julien Raffin, Jean-Hervé Michel, Julien Duchet, Sylvain Fetis

Piano : Matthieu Jérôme

Guitare: Marc-Antoine Pierro

Contrebasse : Blaise Chevallier

Batterie : Julien Grégoire

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