Pas de mauvais œil, bel augure, je tire les osselets : ce Cap de Bonne Espérance fait face au pôle kiff de mon jazz. Fils d'Elegua plus que de Chango, Florian Pellissier et ses hommes se font passeurs. Musiques, continents, émotions, voyages... Il faut voyager loin en aimant sa maison, le pianiste nous le rappelle sans chipote ni monceaux sur le métissage, l'aventure, le crossover, la fusion. Toutes ces conneries.

La maison du quintet : le jazz en ligne directe depuis les années 50 et 60, entre hard et post bop, de Sonny Clark à Miles, un peu de cool (le piano brubeckien de Pellissier sur « The Hipster » emprunté à Harold McNair), le tout passé dans le brouet d'une itinérance sensible et savante sur toutes les rives de l'Atlantique ; mâtinant d'imprévisible ce registre qu'intempestif on pourrait croire trop classique là où il est avant tout personnel, sensible. A croire que les biches ne peuvent être bleues qu'en itinérance ; Cuba, Afrique du Sud, Méditerranée, France, Etats-Unis. Jeu de pistes autant que de masques.

Cap de Bonne Espérance confirme ainsi tout ce qu'on a pu dire en bien du pianiste – ici comme ailleurs – et de ses démarches en leader - bien aidé par un un quintet au poil, ce qui n'étonnera guère les connaisseurs : Yoni Zelnik et son drive omniscient à la basse, David Georgelet derrière les fûts, Yoann Loustalot à la trompette, Christophe Panzani au sax. L'album déroule arrangements de gandins (« The Hipster » à nouveau) et compositions de moult mirobole, dont l'étonnant silence de « La Forêt des Biches Bleues », logorrhée aphasique d'une grande profondeur. Enfin juste le début : la suite folâtre ensuite vers des horizons plus swing et modaux, et s'avère le coup de maître de cet album qui dans l'ensemble convainc et ravit mais ne surprend que marginalement. Plus avec ces biches sylvestres qu'ailleurs, qui font émerger du néant une lente élaboration qu'on sent très écrite pour s'achever dans des dialogues presque orchestraux du quintet, éludés par un joli final arpèges du piano contre rythmique bancroche de Georgelet. Beau. Bi. Bu.

La surprise... C'est bien. Est-ce nécessaire ? Qui sait... On la retrouvera d'ailleurs dans les riffs teintés de funk (« Les Masques Africains »), l'intervention de la voix soul de Leron Thomas sur le conclusif et retro « What a Difference a Day Makes », l'alternance entre des idiomes hard-bop (« Cantopa Elegua », cubop que n'aurait pas renié Kenny Dorham) et jazz de chambre (« Almeria »). Dans ces choix sincères mais déjà observés de-ci de-là dans d'autres agencements, Florian Pellissier et ses hommes se distinguent par une musicalité irréprochable, en premier lieu le pianiste lui-même, entre block chords bien sentis et soli ébahi de mélodie sans lyrisme outrageant. L'esprit d'Elegua l'accompagne. Celui d'Obatala couve certainement la musique d'un autre membre du quintet : Yoann Loustalot, dont on a déjà loué les qualités de trompettiste et ici commis aux états de grâce enregistrés. On lui transmets des bisous, toute notre affection, en louant sa science et sa sagesse. Et non pas que les trois autres membres fussent nuls, nous concluons là cette chronique en vous incitant vivement à jeter une oreille attentive à ce pianiste si atypique, chevaucheur impénitent de biches bleues gyrovagues.

Pierre Tenne

Florian Pellissier Quintet, Cap de Bonne Espérance, Heavenly Sweetness, sortie le 5 mars 2016

A lire et relire, notre entretien avec Florian Pellissier et la chronique de son précédent album, Biches Bleues.

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