C'est en écoutant « Moondog », nouveau projet du collectif « électro-bio » indépendant français Cabaret contemporain, que je me suis rendue compte d'une chose : la musique du Viking de la sixième avenue est complexe. Eh oui, eh oui, en voilà une surprise !... Sous son minimalisme modal épuré forgeant l'estime à force de pudeur et de retenue, elle cache une pluralité de mélodies qui se réécrivent à l'infini tout en sachant nous épargner la noyade. En voilà des droits humains. Merci Moondog.

Les voix de Linda Oláh et Isabel Sörling ont su parfaitement saisir cela, troublant l'eau immobile de leurs jeux vocaux naïfs rarement innocents. Malicieuses comme de jeunes enfants, elles s'amusent, déplaçant indéfiniment le point d'écoute, jouant des tonalités, faisant miroiter leur classicisme à travers le modernisme avant-gardiste de leurs lignes savantes. Et rappellent ainsi une certaine chanteuse islandaise bien connue : j'ai nommé Björk. Savantes, ces voix le sont à coup sûr, qui jouent à qui mieux mieux des ondulations respiratoires devenues inévitablement le rythme même de cet enchaînement aérien des pièces du clochard new-yorkais. Une rythmique cyclique imposée que les deux belles parviennent à fléchir sur certains titres en cassant totalement leur voix, au point d'en atteindre l'oxymore : la dissonance harmonieuse (« I'm just a hop head »).

Sensuel cet album l'est encore. Idyllique mais réservant ses parts d'ombre itou (le bruitisme incongru d'un « enough about human rights »). Globalement, les pièces choisies jouent sur le crescendo, transmettant à l'auditeur ce sentiment d'élévation quasi-mystique qui lui donnera l'impression d'avoir pris du peyotl et d'avoir assisté à l'une de ces cérémonies amérindiennes qui nous intriguent tant, nous, petits Européens timides que nous sommes. On retrouve en tout cas le Steve Reich de sa pièce génialissime Music for 18 musicians dans cette rythmique classique et rigoureuse qui paraît gravir l'Everest pour conquérir le Nirvana.

Le jeu contrapuntique des voix se prolonge avec la partie instrumentale qui s'intègre parfaitement dans cette chambre d'échos (« Why spend the dark night with you ») quand elle ne l'introduit pas (« I love you » entre autres). Sur « Trees against the sky », les musiciens diffusent un son énergique qui sert de parfait contrepoint aux voix éthérées des chanteuses. Le Cabaret contemporain n'a pas trahi Moondog. En revanche, il l'a modernisé un peu, donnant notamment à certains morceaux la force incantatoire à mi-chemin de l'apollinien et du dionysiaque (réellement orgasmique sur « All is loneliness ») qu'ils réclamaient pour maximiser leur puissance. Et les voix des deux chanteuses se métamorphosèrent en un cri qui les déshumanisa. Presque. Une femme est une femme. Amen.

Bon, il n'y a guère qu'une incongruité que je ne comprends pas : « Paris ». Joséphine Baker et son « Paris chéri » se cacheraient-ils là dessous ? Mais non, c'est bien une pièce de Moondog... Affaire de goût, affaire d'erreur, vous vous ferez votre avis, je n'irai pas trancher. Voilà pour la part de mystère ! L 'introduction, elle, est juste parfaite : « My tiny butterfly ». Petit bijou mélodique qui fait la part belle à la contrebasse, aux voix aériennes idylliques. Renaissance. Se dégagent ainsi de chaque piste une force qui éclate doucement, comme une bulle de s... oups, canons. Propice au ravissement. Décidément très beau projet. Sortez vos drapeaux !

Agathe Boschel

Cabaret Contemporain, feat. Linda Oláh & Isabel Sörling, Moondog, Subrosa, 2015

All tracks written by Moondog
Sounds by Cabaret Contemporain
Linda OláhIsabel Sörling

Linda Oláh & Isabel Sörling voice
Fabrizio Rat piano
Giani Caserotto guitar
Ronan Courty doublebass
Simon Drappier doublebass
Julien Loutelier drums

 

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