Charlie Haden / Liberation Music Orchestra, Time/Life (Song for the Whales and Other Beings), Impulse !/Universal

Les feuilles mortes 3/5. Avant Noël et les fêtes, les labels fouillent dans leurs archives et ressortent des inédits de grands noms ou rééditent leur patrimoine. C'est commercial, honteux, horripilant, facile et souvent génial: sélection choisie de ces rééditions et inédits !

Impulse ! 2.0 continue d'assumer sa passion nécrophile pour l'un des plus grands musiciens du dernier demi-siècle, qui nous a quittés juste quand il fallait en juillet 2014. Nécrophilie amène et pulpeuse, qui offrit déjà la parution de bandes marquantes : le duo de Montréal avec Jim Hall, le duo de Tokyo avec Rubalcaba, indubitablement au nombre des meilleures entrées du nouveau catalogue d'Impulse !, qui avouons-le en a de bien belles en magasin.

Time/Life se présente dans ce paysage commémoratif entrepris avec science par le label orange et noir, avec la petite touche d'excitation supérieure qu'est cette dernière incarnation du Liberation Music Orchestra, formation qui s'est certainement le plus rapproché de ce que la révolte musicale et politique pouvait offrir d'exigence et d'oecuménisme. A mes yeux du moins. La volonté de tirer la couverture à Haden et à l'orchestre est plus qu'obvie dans la difficulté (hors livret) à comprendre que l'album n'est pas véritablement de leur seul fait, mais réside en un composite hybride de deux séances bien distinctes : la première enregistrée par la radio belge durant un concert de 2011 au Middelheim Jazz Festival d'Anvers, dans une édition consacrée à l'environnement, et la seconde en janvier 2015 par les musiciens de l'orchestre suite à un hommage posthume à Charlie Haden à la mairie de New York. Soyons francs. C'est dire que trois pistes sur cinq de cet album attribué à Haden ne sont pas du tout siennes, si ce n'est comme tutelle spirituelle post mortem ; et que l'emballage de ce beau produit le précise assez mal pour que nous soyons suspicieux.

La suspicion pour le commerce, l'amour pour la musique. Avec ou sans Charlie. Les deux titres live ouvrent et ferment ce Time/Life duquel ressurgit la voix du maître, qui déclare avec simplicité son attachement à la cause écologiste (« Song for the Whales ») et disparaît dans une dernière cause, lui qui en a tant défendues. Cause politique et cause musicale : ouverture bruitiste entrelacée au chant des cétacés, transformée en ostinato au péristyle de toute pulsation, sur lequel s'échafaudent des unissons orchestraux de soufflants somptueux et un groove périlleux de la batterie. L'écho des baleines renvoie à la piste liminaire, reprise tout là-haut du « Blue in Green » de Miles et Bill Evans.

Entre ces deux titres dantesques, gargantuesques, pantagruéliques, oufs, trois thèmes échappés de plus ou moins près du répertoire carlableyo-hadénien, la pianiste prenant largement à sa charge la direction de cette séance hommage. Trois titres en studio où se dévoilent la sensibilité des musiciens pour l'oeuvre et la mémoire du maître célébré, leur talent extrême qui n'est plus à démontrer (Tony Malaby, Seneca Black, Steve Swallow, Matt Wilson...), la beauté féconde des thèmes de Carla Bley. Pour déshonorer quelques diptères, on remarquera toutefois que la production est parfois contrainte par la nécessité de faire un album avec un matériel malgré tout disparate, à partir duquel elle s'efforce de créer un fil rouge forcément zombifié puisque monsieur Haden n'est plus. Pour être juste, elle le fait bien. Mais quand même.

Ainsi en est-il de ce Time/Life, qui n'évite la pure génialité qu'au prix de son essence tarabiscotée qui n'a pas grand chose à voir avec la musique. Cette dernière, dans l'arrangement, l'exécution, l'improvisation, la composition, l'expressivité, l'affirmation, la douceur, la réflexion et l'évidence, est de toute certitude nécessaire. Nous le savions déjà, mais ce chant des baleines le rappelle sans barguigner, par la douce force d'une œuvre prolongée sur 45 ans et qui montre dans ce sixième disque de sa discographie que, sachant murir, elle n'a jamais rien retranché à son indignation et son intransigeant et hypnotique éclat.

Carla Bley : piano, arrangements, cond. / Charlie Haden : basse sur 1 & 5 / Steve Swallow : basse sur 2, 3, 4 / Michael Rodriguez, Seneca Black : trompette / Curtis Fowlkes : trombone / Vincent Chancey : cor / Joseph Daley : tuba / Loren Stillman : saxophone alto / Chris Cheek, Tony Malaby : saxophone ténor / Steve Cardenas : guitare / Matt Wilson : batterie


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