Jon Hendricks, éloge de la curiosité

Actualités - par Philippe Lesage - 25 novembre 2017

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En apprenant la disparition du chanteur américain Jon Hendricks, à l’âge canonique de 96 ans, me sont venues immédiatement en mémoire, non les disques du trio Lambert - Hendricks - Ross mais sa version du « Freddie Freeloader », le thème fameux de Miles Davis ainsi que ses adaptations des premières chansons de la bossa nova. La raison en est simple : ces interprétations inaltérables sont la démonstration, outre de la beauté singulière de sa voix, de son intelligence musicale, de son savoir-faire de parolier et de sa curiosité intellectuelle.


Lui le spécialiste, aux côtés de d’Eddie Jefferson et de King Pleasure, du «  vocalese », cette technique d’écriture qui pose des mots à l’équerre rythmique sur les solos instrumentaux des meilleurs jazzmen, dans » Freddie Freeloader », il s’en donne à cœur – joie. Sur ce thème de Miles Davis emprunté au disque Kind Of Blue, outre des paroles au cordeau mais riches de sens, il écrit l’arrangement vocal sur lequel vont intervenir ses disciples Al Jarreau, George Benson et Bobby Mc Ferrin. Al Jarreau chante sur les solos de Miles Davis, George Benson endossant la partie de  Julian Cannonball Adderley et Bobby Mc Ferry celle de Wynton Kelly, la voix grave de Jon Hendricks se réservant la partition de Coltrane ; la section rythmique étant tenue par Tommy Flanagan (piano), George Mraz, ( Bass) et Jimmy Cobb (drums). Cet enregistrement est inclus dans l’album Jon Hendricks and Friends, paru  en 1990 sur le label japonais Denon (CY-76302). C’est tout simplement époustouflant, ébouriffant de maestria, d’une précision de diction incroyable sur un tempo d’enfer;  d’une ardeur musicale qui n’a rien à envier aux solos originaux du Miles Davis Sextet.


Où se niche la curiosité d’esprit de cet afro-américain, fils de pasteur, passé par le gospel et le bebop, ayant croisé le fer adolescent avec Art Tatum et plus tardivement avec Thelonious Monk et Count Basie, militant anti – ségrégationniste à l‘image de James Baldwin (il vivra plusieurs années à Londres pour que ses filles Michelle et Aria ne soient pas en butte au racisme) et défenseur des musiques afro-américaines dans Evolution Of The Blues ? Cette curiosité d’esprit, on la vérifie dans sa découverte et sa passion soudaine pour la bossa nova, pourtant genre musical par excellence de la bourgeoisie blanche intellectuelle de la Zona Sul (Copacabana, Ipanema, Leblon) de Rio de Janeiro,  et ce dès 1961, avant que la bossa nova n’envahisse les ondes. C’est à Los Angeles, chez son ami le guitariste brésilien Laurindo Almeida, qu’il entend pour la première fois les trois premiers albums de Joao Gilberto, cet immense artiste qui crée une nouvelle relation entre  voix, guitare et dialogue syncopé avec la batterie. Il se fera traduire les paroles, les adaptera en anglais ; malheureusement trop souvent au pied de la lettre, jusqu’à perdre la saveur du sens poétique des paroles et la beauté de l’alliage sonore de la langue portugaise. Contrairement à Sinatra dont le phrasé « allonge » les notes dans les versions qu’il donnera plus tard des chansons de Jobim, Hendrcks, lui, s’en tient intelligemment à la simplicité minimaliste qui caractérise le langage de la Bossa Nova. Dans son album Salud Joao Gilberto ! (étrangement, le titre de l’album est en espagnol et non en portugais), les arrangements de Johnny Mandel sont sciemment de pures démarcations/adaptations des orchestrations écrites pour les cordes par Antonio Carlos Jobim. Salud To Joao Gilberto !  (Reprise Records, 1961) reste une des plus belles réussites de l’appropriation de la bossa nova brésilienne par les artistes américains.


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