Lucio Bukowski égrène les rimes depuis des années. Passé par le slam, cet ancien étudiant en histoire ne lâche ni le stylo ni le micro. Boulimique, le lyonnais a foi en son art qu’il multiplie en bon démiurge dans une profusion de projets inégaux, selon les goûts, qui ne démentent jamais sa plume incisive. “J’écris tout le temps”, c’est ce que beaucoup de rappeurs affirment avec sincérité. Avec Lucio Bukowski, pourtant, l’écriture prend la dimension d’une nécessité. À travers ses innombrables textes, il parvient à transmettre dans la qualité de son travail le plaisir pris à trouver des phases. Aux autres, il dit dans un enchaînement réjouissant de punchlines : “Ce que t’appelle écrire moi j’appelle ça la liste des courses” (in “Marvin Hagler avec un mic”). Lucio Bukowski a le don, paradoxalement rare dans le rap, de forcer l’écoute, sauvé par un flow narratif et des paroles éclairantes.  

 

Visionnaire comme un pasteur qui kicke un sample d’orgue Chacun de mes egotrips est un tiroir de morgue J’marche sur ton flow, appelle moi “Lucio de Nazareth
— Marvin Hagler avec un Mic

Lucio Bukowski, pour qui “le langage fait l’homme”, a choisi de faire de la langue son combat. Pour y transmettre sa façon de voir le monde, mais aussi pour donner des pistes à chacun. Lui-même est un grand lecteur, un ancien étudiant en histoire -qui a entamé une thèse d’histoire du jazz-  à l’âme curieuse. Son rap transpire cette voracité pour la nourriture de l’esprit.  Du name-dropping en guise de suggestions,  Lucio Bukowski cultive une attirance pour l’anarchisme qu’il partage à ses auditeurs. Qu’un de ses auditeurs découvre un écrivain par son biais est c’est une victoire pour lui… Pas de rap conscient ou politisé, Lucio Bukowski aime trop le rap pour accepter des étiquettes cloisonnantes.

Son sérieux penchant pour l’auto-dérision et ses nombreux égotrips le défendraient de toute façon de se complaire dans le rap “moralisateur”. Le rap est un jeu sérieux dans lequel Lucio Bukowski s’amuse, du 1er au 2nd degré, dans des égotrips saignants et des punchlines d’assassin. Mais la richesse de ses références en fait toutefois un rappeur à part, que l’on imagine toujours avec un livre dans la poche et qui mérite une attention accrue de ses auditeurs.

Rien n’dure,cette vie n’est qu’une location fume la monnaie des courses dans un bouquin d’occasion
— La Noblesse de l’échec

Le cinéma avec Léos Carax, Kurosawa ou un extrait de dialogue du Clochard de Gilles Grangier ; la littérature avec les classique Grecs, Joyce, Bukowski -dont il tire une moitié de son nom de scène-, Louis Calaferte, Dylan Thomas, Dostoievski, Apollinaire, Steinbeck ou François Villon ; la politique avec Bakounine ou Kropotkine ; la philosophie avec Nietzsche, Bachelard et d’autres... Lucio Bukowski lâche les noms tout-de-go, dans des à-propos plus tranchants qu’ils n’en ont l’air. Honnête, inspiré, amoureux du 1er jet, le rappeur lyonnais s’accommode d’une conception du marketing bien à lui : production et honnêteté. Faisant fi des réécritures sans fin de perfectionniste, il suit une philosophie qui fait de lui l’un des rappeurs les plus prolixes du paysage francophone avec une quinzaine d’EP et 3 albums sortis depuis 2010. Loin de la gloire que connaissent certains de ses confrères, il reste sur le qui-vive, à Lyon, avec ses sosses de l’Animalerie, cultivant les bienfaits de l’artisanat et de l’indépendance sans jamais cesser de nous faire réfléchir à coups de rimes riches. 


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