Gare de Reims. Il pleut. Il faut bien que l'automne commence un jour. J'attends le taxi aux côtés d'une jeune femme qui tient empaquetée une harpe. Laura Perrudin, que je retrouverai le soir même sur la scène de l'opéra rémois. C'est toujours une surprise adolescente de se rendre compte que les artistes existent au quotidien, ou que ces êtres du quotidien sont aussi artistes. On ne se refait pas.

A quoi juge-t-on d'un festival ? Si c'est à l'accueil – et c'est entre autres à cela -, le Reims Jazz Festival n'a pas de souci à se faire. Prévenance, bonne bouffe, chaleur, amabilité, champagne. Dans les coulisses de l'opéra de Reims, on me détaille la feuille de route. On me prend en charge. On me nourrit. J'ai trois ans, je suis journaliste. Rendez-vous manger le soir même, juste le temps d'aller chez les copains m'offrant hospitalité le temps d'un festival (cimer, Q.R.!) pour déposer mes pesants bagages. Puis bon manger, donc.

L'opéra de Reims, mini-Garnier champenois qui reprend moins solennel son architecture art déco un peu désuète, un peu charmante. A deux pas de la cathédrale de Reims ; quinze siècles d'histoire. Le programme de la soirée reprend  ce qui semble à vue de nez la politique du festival : faire venir une tête d'affiche pour mettre en avant en première partie un coup de cœur, un pari, un risque, un plaisir de programmateur. Stratégie qui paraît si évidente qu'on en oublierait presque que tous les festivals ne la suivent pas, loin de là ; car risque, effectivement il y a à inviter la public à une grande heure d'un solo harpe et chant au long duquel Laura Perrudin égrène son amour de la folk music et de la poésie anglophone.

Mais l'alchimie prend auprès du public rémois, touché par la musique et la sincérité simple de la jeune musicienne, qui à vingt-cinq balais porte déjà son petit pedigree du jazz. Prix, tremplins, albums, éloges. Et caetera. Un set qui impressionne par sa maîtrise et sa densité, sa variété de couleurs et de références, son raffinement élégiaque. La capacité de la harpiste à déceler dans la contrainte de son instrument et de sa voix  esseulés les moyens d'une musique qui s'endiable : au bas mot ahurissant. Pour emmerder mon monde, je distinguerai comme souvent l'intellect du sensible en matière d'art. Je suis comme ça. L'originalité, l'irréprochabilité, la beauté de cette musique : indéniables, mais ne suffisent pas à me faire rentrer dans cet univers trop folk, trop épuré peut-être. Trop tributaire d'une poésie dans laquelle je ne me retrouve pas. Les goûts et les couleurs, que voulez-vous...

Laura Perrudin conclut sur sa joie de céder la place à Joe Lovano et John Scofield. « C'est plutôt bien », nous dit-elle. Moi je m'en fous, je saisis mon pote et mon foie pour profiter de la coupe de champ aux frais de la princesse. Le sens de l'accueil, encore. Ça discute à l'entracte, et comme toujours, on entend beaucoup de conneries, beaucoup de considérations fort spirituelles. Beaucoup de jugements très intelligents qu'on note, dans un coin de la tête, pour écrire qui sait ? un compte-rendu du concert. J'ai cinq ans, je suis une imposture...

Petite clope ! Les fumeurs étant structurellement torturés, donc plus intelligents, c'est parmi eux que s'entend le meilleur du commentaire esthétique et érudit. Mélomanes, fumez. La sonnerie retentit, les vieux vont commencer. Posé derrière la console de l'ingé son, j'ai toute la liste des titres de la soirée, c'est pratique. Exception faite d'un écart de conduite, ils déroulent l'album dernier de Scofield, Past Present. Bonne idée remarque, puisqu'on l'avait bien aimé du côté de chez moi. Le quartet : Scofield et Lovano donc, qu'on ne présente plus, Ben Street à la basse, Bill Stewart, batterie. « Cymbalism » : ça attaque assez fort, Scofield reprenant immédiatement ce style très jazz rock qui fit sa gloire, mais que l'album n'exhibait guère. Puis Stewart à la batterie en fout partout. Contraste avec Laura Perrudin, dont les mains sur les murs du paradis, en ombre chinoise semblaient danser dans le vide.

Lovano, tout gros, avec son bonnet de sherpa. Bedonnant, un peu vieilli. Mais un sacré petit cochon de saxophoniste, le souffle et la grâce, qui s'élance dans un 4/4 rôdé comme un discours de sénateur avec Scofield. Très rentre-dedans, très pro, mais la sauce prend.

« Museum », « Slinky », « Hangover »... Le quartet se lâche peu peu, magnifiant les compositions du guitariste dans une énergie mutine malgré son âge, sa carrière et son professionnalisme parfois exagéré. Ces compositions qui ont déjà des faux-airs de standard. Ces compositions qui laissent à la technique hallucinante de Scofield à la gratte capable de se lancer dans une intro au groove agricole digne de ZZ Top pour enchaîner sur des arabesques improvisées jamais out, toujours belles, et flashées à 200 bornes à l'heure sur l'autoroute Paris-Reims. Le tout en affichant sa tête de sage visage pâle de l'Ohio, la mimique quasi autiste. On a retrouvé Sco.

« Ottenro », hommage à Ornette. Le concert bascule vers autre chose. Peut-être pas l'inconnu, mais du nouveau. Ces deux-là savent leur free, ce qu'on savait déjà bien pour le ténor. Bel hommage, qui libère un peu plus le set et semble-t-il la salle. La section fait le métier, imperturbable et osée quand il faut. On pourra reprocher à Bill Stewart d'en foutre partout, de prendre la place. Mais le batteur implémente une identité rythmique et des couleurs qui collent à la peau et l'esprit de ces compositions qu'on découvre plus roots que ce qu'on croyait savoir à l'écoute de l'album. Et c'est bien. Petit rappel ressuscité des good old days (Scofield dans le texte). On applaudit. On est content, c'était bien. Classique, pro, le zeste qu'il faut de lâcher-prise et de talent, de rocambolesque talent. Un jazz royal, aristocratique.

A quoi juge-t-on d'un festival ? Aussi et surtout de sa musique, et alors tout va bien ce soir de surprise et d'assurance. Demain, ce sera Sophia Domancich et Mark Turner. Alléchant, quoique ce soit pour une autre histoire. Il ne pleut plus sur Reims, l'automne sera pour une autre fois.

Pierre Tenne, de Reims

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