Oxmo Puccino vient d’enchaîner un énième automne en tournée avec trio acoustique. C’est au Point D’eau de Ostwald (67) (le 18 octobre) que nous avons enfin pu assister à ce projet que nous loupions chaque année à notre plus grand dépit. Ce fût 1h30 d’un spectacle réjouissant.

Depuis bientôt 20 ans Oxmo Puccino saigne le rap français et ses atours. Les évolutions de sa carrière en font un client de rêve pour les sociologues. Du quartier Danube, à Place des fêtes dans le 19ème arrondissement de Paris, à la carte blanche au Louvre en 2014, le rappeur brouille toutes les pré-notions collées au genre. Devenu un artiste grand public, le natif de Ségou, au Mali, amène à lui des auditeurs pour qui le rap ne rime à rien, sans toutefois être délaissé par ceux qui ont grandi avec lui : les “vrais”. Oxmo Puccino est-il, justement, encore un “vrai” rappeur ? A-t-il cédé aux sirènes de la réussite, pour ne pas dire de la musique commerciale ? L’interrogation paraît vaine, au mieux mal posée.

Avec les années, l’enfant du 19ème est parvenu à se forger une figure d’artiste, résultat d’un travail mené d’arrache-pied avec sa seule passion dévorante pour la création, en ligne de mire. Ses textes, sa communication, ses passages sur scène… tout porte à croire qu’Oxmo Puccino prend un plaisir infini à exercer. Et plus les projets défilent, plus ce plaisir transparaît. La maturité, les rencontres… les envies ?

LE TOURNANT

Le rappeur a opéré un tournant dans sa discographie à l’époque de Lipopette bar (2007), un quatrième album enregistré, écrit et produit par Vincent Taeger (batterie) et Vincent Taurelle (piano) qui ont monté un groupe pour l’occasion : les jazzbastards. Nicolas Pflug, directeur artistique de Blue Note France, avait eu vent de l’ennui qu’éprouvait Oxmo Puccino face à la routine du rap français et de son envie de travailler avec des musiciens. Une rencontre et le « Black desperado » a frappé, une fois de plus, avec un concept album où les machines se sont muées en musiciens de jazz. Transformation pas évidente pour un rappeur habitué à s’exprimer sur des instrumentales qui ne bougent pas d’une fois sur l’autre. Savoir quand la mesure commence, poser son flow sur des rythmes complexes et construits sur des changements incessants qui peuvent surprendre… Oxmo a appris à narrer sur des sables mouvants ! Et c’est aussi de là que vient le Oxmo que l’on connaît en 2015.

OxmoPuccinoTrio_Rod_Maurice
OxmoPuccinoTrio_Rod_Maurice

LA MUTATION

Cette décision a entamé une lente sortie de route du rappeur aujourd’hui bien engagé sur des voies sans barrières, avec ses désirs comme seuls panneaux de signalisations. En ce sens, son deuxième concept-album est édifiant. Au pays d’Alice (2014) revisite, sous l’impulsion du trompettiste Ibrahim Maalouf, l’oeuvre d’Alice Caroll. Il fallait un conteur et Oxmo en était l’interprète tout désigné, lui et sa verve de narrateur à l’aise en toutes circonstances. Après s’être plongé dans les univers du film noir et de Billie Holiday, le voici qui suit les aventures d’une petite blonde avec un orchestre à ses trousses. Et il ne sourcille pas, désormais sûr de sa valse avec les musiciens. Le chemin parcouru en sept ans est grand.

Avant sa collaboration avec le trompettiste franco-libanais, sosie de Mouloud avec qui il partage un amour du grand public, Oxmo Puccino triomphait déjà sur son trône de conteur, entouré de ses bras droits Vincent Segal (violoncelle) et Edouard Ardan (guitare). Une formation peu habillée qui peut provoquer la crainte a priori d’un espace musical désincarné par le vide. C’est tout le contraire qui se passe. Ensemble, le violoncelliste et le guitariste apportent une richesse instrumentale à l’oeuvre d’Oxmo Puccino. À tel point qu’il paraît impossible de faire marche arrière une fois la conversion finie. Difficile d’égaler les interventions de génie de Vincent Segal… Tour à tour, Edouard Ardan et lui s’échangent les rôles de section rythmique et mélodique (en pizzicato puis à l’archet pour le violoncelle), de back up et de soliste. Avec cette formule, le rappeur laisse de l’espace à des cordes qui, lorsqu’il parle, ne manquent jamais de se caler sur ses inflexions. On parle bien d’un trio : trois musiciens réunis par l’amour de la création et de l’amusement sur scène.

Nova Sessions 2013 : Oxmo Puccinopar culturebox

LA REDÉCOUVERTE

De cette plus-value, il s’est forgé un cadre d’exception pour que l’on boive ses paroles. Car il n’ y a pas meilleur contexte que ce set bien ficelé pour écouter les rimes riches et les aphorismes du rappeur à la voix de miel. C’est comme si le flow d’Oxmo avait été fait pour raconter des histoires. Le cadre de ce trio acoustique, avec sa théâtralité, permet à ses plus anciens fans de redécouvrir son oeuvre sous un autre jour. Une chose ne change pas, il lui faut quelques secondes pour impressionner par son aisance scénique : deux pas en avant, deux punchlines et une blague suffisent pour comprendre toute l’étendue de sa prestance. Oxmo Puccino est sur scène comme dans son salon. L’expérience parle. Il faut dire que le projet se nourrit de l’univers bâti par le rappeur en 15 ans et 8 albums. Et plus le temps passe, plus Oxmo est autosuffisant. C’est la marque des grands que de parvenir à cette épaisseur artistique.

Qui aurait pu l’imaginer sur scène avec un guitariste et un violoncelliste de génie ? Pour beaucoup la décision paraît évidente. Elle est pourtant aventureuse. Parce qu’Oxmo Puccino n’invite pas des musiciens pour faire semblant, dans l’idée d’un hip-hop « jazzy » de pacotille. Il laisse à ses deux collègues la liberté d’improviser et donc, possiblement, de faire fuir un public venu écouter le « Black Jacques Brel ».

Parti d’un premier risque, celui de Lipopette bar, il lui a fallu préparer son public à ces évolutions. Le « marché » n’existait pas, il se l’est créé. Béni soit l’artiste qui fait fi du marketing. Aujourd’hui bien structuré, le spectacle se déroule dans l’intimité des blagues et commentaires improvisés d’Ox qui, l’air de rien, amène les gens à écouter pour la première fois de leur vie un solo de violoncelle (la violoncelliste de L.E.J compte pour du beurre… Je vous vois venir !). La méritocratie, vertu française présumée disparue, Oxmo Puccino la porte comme un costume sur-mesure. D’abord par son parcours personnel, ensuite parce qu’il est l’un des éminents responsables d’une évolution positive de l’image du rap.

Florent Servia