Au second jour du Django Reinhardt Festival, la fatigue. Déjà. La cause ? Les dizaines de jams qui perdurent tout au long de la nuit dans le campement.. Là-bas les choses se passent comme ça. Tu t'adaptes au rythme des musiciens, ou tu t'achètes des boules Quies !

La journée s’annonçait latente, avec le remplacement de Sandra Nkaké par Hugh Coltman et la clôture du second jour par un concert plus poétique que tonique (trop pour initier dignement un after alcoolisé) : Bratsch. Terminer sur une musique si pure et introspective amène au rêve plus qu’à la fête. Enfin, attendons l'heure fatidique avant de porter quelque jugement hâtif. Parce que Bratsch, ce sont des bons !

En attendant le concert, j’ai fait comme tout le monde : direction le off et sa série de jams incroyables du village des luthiers aux campings avoisinants. À mon arrivée hier, un canadien m'avait dit qu'il n'existait pas meilleur festival au monde pour les amateurs de guitare. Quel éloge ! L’idée est d'établir le contact avec les plus grands passionnés de gipsy autour d'un langage commun : la pompe. Le dialogue se noue, les soli interagissent. Ce n'est pas sans raison que James Carter est tombé amoureux du site et de ce qui s'y passe… Il est là, toujours fidèle aux stands de luthiers où il a troqué le costume et la prétention de la grande scène pour le jogging rouge et la casquette noire. Avec son soprano d’or et une batterie de pompistes, il régale les passants conquis, rassemblés autour du stand par ses improvisations aventureuses.

À l’heure du premier concert, je quittai les jams le coeur léger. Sur scène, le trio de Marian Badoï. D'une beauté énergique, l'accordéoniste appuyé par deux membres des Doigts de l'Homme, Olivier Kikteff (guitare) et Tanguy Blum (contrebasse), ouvre les festivités. Les trois hommes se sont lancés dans une course effrénée aux confins des racines tziganes du frontman : sorte de tango survitaminé puisant dans la virtuosité du jazz manouche. Un régal, alors que la suite ne présageait rien de folichon : un tribute à Ray Charles mené par Eric Legnini et les chanteurs Hugh Coltman et Kellylee Evans. Un concert qui aura rendu floue la frontière entre la sincérité et la facilité déconcertante de musiciens doués.

Heureusement que Bratsch a conclu pour apaiser les mœurs avec sa musique spirituellement unique. Et pour la première fois depuis l'ouverture du festival, ce sont les vieux de la vieille qui ont dansé. Son répertoire qui allie depuis plus de 40 ans musique tzigane, grecque, arménienne, roumaine, yiddish et manouche, porte en lui un lyrisme folklorique frappant. Devant ce vestige de pureté -qui prendra sa recette en décembre- la plénitude m’a pris par surprise avec le besoin soundai de s’asseoir en bord de Seine pour savourer chacune des notes du quintet.

Mais, en manque d’énergie brute, je suis retourné aux bœufs organisés au camp de luthiers. James Carter était toujours là, intarissable d'expressivité. L'attroupement avait doublé de taille. Et les gens de s'exclamer : « Who's this guy ?! » ou encore « Un monstre, un psychopathe ! ». La soirée ne pouvait pas mieux se conclure que sur les chaudes improvisations d'un mec qui en a vécu et qui a encore quelque chose à dire : du groove sortant directement des tripes.

Alexandre Lemaire
crédits photo : Lorene Brouty