Comme quiconque en ce samedi 18, ma première journée au Saveur Jazz Festival a débuté sur une note amère. La veille au soir, la nouvelle vague du Stéphane Kerecki 4tet a conclu dramatiquement son set sur les derniers accords du brillant pianiste John Taylor dont le cœur malheureux s'est éteint sous les yeux sidérés des spectateurs aphones… Las la vie continue à Segré, ponctuée d'une ribambelle d'hommages à l'artiste légendaire. En musique évidemment !

Pour sa sixième édition, l'enfant déjà grand a mis les bouchées doubles pour métamorphoser le parc des expositions en un bel espace vert mariant plaisirs gustatifs et douceurs d'oreilles. À Segré, on se la coule douce ! Les concerts gratuits se succèdent sans accroche sur la scène de la marmite qui chauffe doucement jusqu'aux premières nuées nocturnes. Minuit 10, jeune quartet dynamique de la fratrie Rouvière entame ce troisième jour par un bon set guitaristique pink floydien légèrement orientalisé. Le bluesman gouailleur à l'humour décapant (« vin d'anjou danger ! ») Jean-Marie Marier enchaîne les tubes planétaires : « Staying alive », « New York New York », « Highway to hell ». Les familles sont sous le charme mais ça ne vaut pas ce bon vieux Dr John ! Daniel Zimmermann 4tet nous sert un set pachydermique de qualité au pas survolté (je mâche mes mots) de Julien Charlet, grand nerveux à petites lunettes noires qui était à deux doigts de perdre ses baguettes...

Sur la scène du Parc en revanche, c'est une explosion de saveurs ! Le funk était à l'honneur ce samedi soir, sous les yeux ébahis du public qui découvrait Horny Tonky, le nouveau projet de Nicolas Folmer, trompettiste de renom et... programmateur du Saveur Jazz Festival dont les compositions parfaitement léchées ont électrisé la salle ! Le sextet nous offre un groove tonitruant à l'énergie rock qui décoifferait "The king". Mais avec les baguettes du magicien Damien Schmith, n'était-ce pas assuré ?! La relève de Mister Dynamite est assurée sur le titre hommage « Brown » qui ne dessert pas le grand monsieur. La pression monte graduellement avec « Kiss kiss bang bang » qui achève d'électrifier les fans ravis par la suavité mordante des éclats de trompettes de Nicolas. Mais pour lever définitivement le public délicat, il fallait que Lucky Peterson en personne se déplace d'Outre-Atlantique ! Un blues sulfureux mixant soul et funk, une gueule qui ferait pâlir les bluesmen légendaires, l'enfant roi n'a pas quitté Buffalo pour des prunes... Malgré son âge avançant, il est descendu dans la foule sous les flashs et les sourires radieux du public ! « The son of the bluesman » enchaîne les titres de son dernier album dans une mise en scène que l'on sent hélas rodée. Entre la soul ultra sensuelle d'un « I'm still here » et l'explosion endiablée d'un "Funky broadway", la légende vivante a montré que le blues n'était pas mort ! Au rappel, elle invite ce cher Nicolas pour une dernière prestation improvisée qui achève de faire planer le public.

Au petit matin, Segré s'éveille doucement après un repos mérité. Les festivités redémarrent avec Pierrick Menuau et son Stanley Turrentine Organ Project qui revisite d'un air un peu craintif le jazz fusion du saxophoniste sur le jeu tout en souplesse du batteur Mourad Benhammou. La jeunesse aventureuse de Steak offre un free énergique et prometteur. La voix pure de la radieuse Agathe Iracema descend avec un naturel révoltant pour son jeune âge sous le chapiteau. Au programme majoritairement, les titres de son dernier album "Feeling alive", du portugais, et une voix de crooneuse en guise d'intermèdes musicaux. Du haut de son jeune âge, Agathe peut se targuer de faire chapiteau plein. Le big-band suisse Orchestra Tout Puissant Marcel Duchamp se charge quant à lui de relever la tambouille d'un exotisme plaisant et enjoué, avant que la marmite ne se vide de ses ouailles. Direction la scène du parc ! Pour clôturer ce bal des saveurs, les trois Tourangeaux du Groove Catchers ont fait appel au clarinettiste et beatboxer Julien Stella, dit-jeune homme stupéfiant de maturité, tant dans la maîtrise de sa voix cinématique que dans celle de son instrument qui les accompagne depuis deux ans maintenant. Une prestation haute en couleur et généreuse qui justifie assurément leur présence sur cette belle scène du parc à la sono impeccable. De quoi mettre en jambe le public qui accueille les Snarky Puppy avec un tonnerre d'ovations amplement mérité ! Si leur réputation n'est plus à faire, nos gaillards n'entendent pas se laisser aller et multiplient les parenthèses solos sur les titres à succès de leur dernier album « Sylva ». Michael League, que ses camarades ont vraisemblablement pris de court, a montré ses qualités de bassiste dans un excellent solo, avant que le percussionniste Nate Werth et le batteur Larnell Lewis n'entament un duo choc qui a sublimé le show. Viennent ensuite les deux claviéristes Shaun Martin qui frise joyeusement les Spirituals et Bill Laurance qui entame le rappel sur un jeu résolument virtuose devant une foule en délire qui sortira de la salle illuminée d'un sourire béat... tout en se languissant déjà de la prochaine édition !

Agathe Boschel