Palimpseste, Chronique d’une citée fantôme

Actualités - par Flore Caron - 15 mars 2018

cover.jpg

Un hôtel en décrépitude, un piano à terre,  une maison qui se recroqueville… Les paysages parlent d’eux-mêmes. Des lieux esseulés qui portent sur eux l’histoire d’une ville mythique, celle de Détroit - berceau de la northern soul. Sylvain Daniel fait revivre ces ruines  le temps d’un moment visuel et auditif par le biais d’une musique planante et ardente à la fois. Les quatre musiciens, Sylvain Daniel à la basse, Laurent Bardainne au saxophone et claviers, Manuel Peskine au piano et Mathieu Penot à la batterie, seront au Festival Les Banlieues Bleues le 3 avril pour nous présenter Palimpseste : véritable patchwork musical, du rnb à l’électro en passant par le hip hop et bien d’autres styles. Indiscutablement, ça groove !


Welcome to Detroit
A l’instar d’un palimpseste, Détroit a connu une histoire tumultueuse  dont témoigne une physionomie fascinante « tu tombes sur un parking et si tu grattes, tu vois que c’était un théâtre ». Cette ville a été abandonnée par la moitié de ses habitants en l’espace d’une cinquantaine d’année et a conservé  les traces de son âge d’or : « skycrapers », opéras, hôtels particuliers emphatiques … Faute de moyens, nombres de ces infrastructures ont été laissées à l’abandon.  Ainsi la fameuse « Motor Town » du début du XXème siècle est aujourd’hui une ville  en partie tombée en ruine. A la fin des années 60 la population blanche quittait la ville en masse à la suite de violentes émeutes - climax de plusieurs années de tensions entre noirs et blancs. Peu à peu la ville riche laissait place à un goût amer et lugubre. Néanmoins, de ces paysages émanent un côté mystique et même une certaine poésie. C’est sous cet angle que Romain Meffre et Yves Marchand, créateurs du recueil de photos Ruins of Detroit – qui  atteste d’un sens artistique aigu - ont choisi de représenter Détroit. Recueil qui tombe dans les mains de Sylvain Daniel en 2014 et qui est à l’origine de Palimpseste.
La boucle n’est pas bouclée !  L’histoire de Détroit ne se résume pas à ça. Il s’agit bien sûr de la ville d’origine de Motown, le label qui a notamment produit Mickael Jackson et Stevie Wonder. Détroit est intrinsèquement liée à tout un courant musical, majoritairement soul mais c’est aussi dans cette ville qu’ont grandi bien des artistes, Eminem pour n’en citer qu’un. Ces musiciens, pour beaucoup, sont ceux qui constituent la playlist de Sylvain Daniel « j’écoute beaucoup de choses qui ont un rapport avec cette ville ».  Welcome 2 Detroit de Jay Dee – musicien né à Détroit- est un album que le bassiste affectionne particulièrement et dont il s’inspire pour façonner le son de Palimpseste.


Des photos évocatrices et un lien personnel à la musique de Détroit : il y avait là une mine d’or pour Sylvain Daniel « j’allais pouvoir m’éclater avec toutes les musiques que j’aime ».   Palimpseste est son premier projet à lui, il survient bien des années après ses débuts. Enfin, le voilà qui propose une création personnelle. Toute sa carrière durant, il pensait ne pas pouvoir faire aussi bien que les autres. A la place il jouait dans les projets des autres, sans hésiter à pratiquer d’autres styles que le jazz - toujours avec l’idée d’aller au fond des choses et de travailler avec des spécialistes : « tu survoles pas », explique-t-il. Palimpseste se nourrit donc d’un parcours composite qui engendre une musique aux influences multiples.


Patchwork
Hip hop, soul et électro ; funk, jazz fusion, r’n’b, pop et plus encore. De Marvin Gaye à Juan Atkinks et Kraftwerk, de Weather Report à Eminem, Sylvain Daniel veut avant tout « un truc populaire, pas élitiste » pour « emmener les gens ». Différentes scènes photographiques ont été conçues à partir du recueil Ruins of Detroit. En concert elles sont diffusées sur un triptyque placé derrière les musiciens. Il y avait aussi là l’idée « d’amener les gens à un concert ». Le fait qu’il y ait un « sujet » permettait à Sylvain Daniel de rendre sa musique plus accessible. Il n’a jamais vu la ville en vrai et préfère pour l’instant conserver l’imaginaire que les photos ont fait germer en lui, et en nous.  C’est une ville fantasmagorique qui est décrite et c’est là toute la poésie de Palimpseste. Il y a dans ces photos « quelque chose de mystérieux ». Les lieux sont vides et d’autant plus qu’ils ont été construits pour être grands et grandioses.
Tel Lewis Carroll Sylvain Daniel  nous entraine dans un univers lointain et qui semble irréel. La musique permet la résurrection de certains lieux, bien que ce soit à l’état de ruine que les photos le présentent.  Charnel, voire carrément porno - avec un saxophone à la Eric Serra (Grand Bleu) - méditative, dansante, hypnotique, sale - « j’aime bien le vieil électro un peu malsain, chimique » - … La musique se veut en corrélation avec le climat qui émane de la séquence photographique. Parfois Sylvain veut juste mettre en musique une ambiance « c’est complètement abstrait ». D’autre fois la musique est écrite « à partir de l’histoire du lieu » un peu comme un flash-back historique. D’autres fois encore on va d’un endroit à un autre de la ville en parcourant un circuit « on a créé une espèce de traveling »… « Réminiscence » c’est la description d’un sentiment « on est sur le toit des immeubles, c’est la vue sur la ville en fin de journée ». Dans « Vanity Ballroom », Sylvain Daniel redonne clairement vie au lieu en nous plongeant dans l’atmosphère qui y régnait jadis : « un truc un peu malsain ». En effet le lieu avait sous son toit des cabarets et des cinémas pornographiques. « Hôtel Fantastique » c’est la sensation de l’arrivée dans un hôtel. Une manière ludique d’appréhender la ville de Détroit et son histoire en se passant  – presque – des mots puisqu’une bande magnétique fait parfois éruption, en nous faisant entendre une voix synthétique.


Sylvain Daniel voulait qu’on se sente bien et c’est gagné ! On se laisse aller parce que ça nous parle et ça nous fait vibrer. Loin de l’élitisme Sylvain propose une musique accessible au sein d’une œuvre totale, ou presque, en nous laissant nous évader dans les ruines du nouveau monde.


Autres articles