Steve Lehman, docteur en sons

Actualités - par Florent Servia - 8 février 2018

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Au festival Sons d'hiver, Steve Lehman présente Sélébéyone, son dernier projet, une aventure entre musique spectrale, free jazz et rap.

La notoriété lui joue des tours inexpliqués. On a de la frustration à constater que son nom ne résonne pas à la hauteur de sa musique. Mais il n'est pas de ceux qui recherchent la gloire ; lui, musicien scribe, doctorant à qui sont attribuées des bourses de recherche. En France, il faut des scènes comme le festival Sons d’hiver pour relayer ce mélange de séduction et d'érudition caractérisées. Capable de dérouter et captiver ses auditeurs simultanément, la musique de Steve Lehman dédit un parallèle néfaste que l'industrie musicale tend à perpétuer parfois malgré elle entre ce qui serait savant et difficile, voire repoussant. D'autant plus que loin des archétypes lisses qui finissent par habiter les différents genres musicaux par le poids des traditions - la pop comme le jazz - Steve Lehman a su se construire une signature comme peu y parviennent ; rapport à des ponts dressés entre l’harmonie spectrale, la musique improvisée et le hip hop, qu’incarne Sélébéyone, son dernier projet en date, où du rap en wolof et anglais se glisse entre les lignes denses de ses compositions.

La France comme boussole
De ces idiomes, c’est le français qui prit au cœur le saxophoniste, épris de l’hexagone depuis un séjour linguistique d’un an à l’adolescence, où la bande d’un prof d’anglais pianiste de jazz habituée à soutenir des sommités de passage dans la région telles que Johnny Griffin ou Peter King l’avait adoubé : « C’était un défi pour moi de seulement arriver à jouer avec eux. C’était la première fois que je jouais dans des petits clubs, des restaurants, à devoir mémoriser des standards. Après cette année, mon entourage aux Etats-Unis a senti que j’avais beaucoup progressé ». Depuis, la langue de Descartes a été le supplément sentimental de choix déterminants pour le cour de sa carrière. Lors de sa rencontre avec la musique spectrale et l’un de ses fondateurs, Tristan Murail, à New York : « Comme je lis le français, j’avais l’impression que je pouvais accéder a ces matériaux plus facilement que certains de mes collègues qui ne parlaient pas la langue. A l’époque, tous les entretiens, les articles, les notes de disque… tout était toujours en français. J’ai contacté Murail deux-trois fois afin de mieux connaître son travail. C’est en 2006 que j’ai finalement commencé à travailler avec lui ». Avec lui, le saxophoniste décortique un idiome qu’il a eu l’intuition de mêler à la science de l’improvisation. Ce sont ces chemins pris vers l’expérimentation qui amenèrent le français Maciek Lasserre, étudiant à New York, à suivre les cours de Steve Lehman avant de lui proposer des collaborations.

Rap expérimental et théorie

Grâce à son travail avec des sénégalais qui rappent en wolof, le français attire l’attention du saxophoniste américain. « Au début c’était juste le son de ce langage, le phrasé, le côté rythmique que cela apportait. Et rapper en wolof comporte un élement politique. Tu mets en avant le langage de ta région. Avec Gaston (Bandimic), pour Sélébéyone, c’est grâce au français que nous avons travailler ensemble et sommes devenus amis ! Nous avons pu engager des conversations profondes sur la musique ». Dans cette aventure de musique urbaine expérimentale, Steve Lehman a convié HPrizm, vétéran du rap aventureux avec Antipop Consortium au tournant du 20ème siècle dont le CV a dû peser dans l’adaptation aux métriques changeantes de Steve Lehman, à ces structures généralement hors du commun dans le hip hop. « Des résidences à Pantin et New York nous ont permis de travailler sans arrêt et de trouver des moyens pour que les rappeurs soient plus à l’aise ».
Les instrumentistes, eux, s’accrochent à un clic pour rester alignés sur la musique électronique que Steve Lehman déclenche en live depuis un ordinateur. Steve Lehman n’aime pas faire simple, travaille sur la texture des sons (l’électronique et la sonorisation), l’enchevêtrement de rythmiques complexes et d’harmonies dissonnantes sans perdre le groove en chemin. « Le travail théorique est tout à fait dans la lignée des maîtres de la musique en général. C’est normal d’envisager la musique de cette façon. »

 

Et pensant l’harmonie comme relations de fréquences plutôt qu’en terme d’intervalles et de notes, donc sous le mode de la musique spectrale, Steve Lehman a en effet fait entendre sa voix aux oreilles conquises des improvisateurs contemporains les plus échevelés. Vijay Iyer, Tyshawn Sorey, Matt Mitchell ou Steve Coleman, dont le profil d’artiste lui ressemble. Les deux saxophonistes se connaissent. Coleman aurait appelé Lehman à la sortie de Mise en abîme, son disque en octet : « Il adorait le disque mais il ne comprenait pas ce que je faisais rythmiquement ou harmoniquement. Il voulait que l’on en discute pour mieux comprendre. Il n’a pas d’égo quand il est question d’information musicale ». Comme Steve Coleman, Steve Lehman intègre le hip hop sans faire de compromis à sa démarche expérimentale. « C’est grâce à lui et au travail qu’il avait déjà accompli pour que le hip hop fonctionne avec une musique considérée « sérieuse » comme le jazz ».

Au-delà d’une filiation, Steve Lehman voit une source commune à leur inspiration. « Beaucoup de gens pensent à Steve Coleman quand il est question d’une musique qui est basée sur le groove, qui a une connexion avec le funk, et comporte de la complexité, de l’abstraction rythmique et harmonique… Et ils ont raison. Mais cela remonte à Henry Threadgill. Et c’est notre inspiration pour lui que Steve Coleman et moi avons en commun. ». Avec le chicagoan, membre de l’AACM, les deux soufflants partagent leurs sorties sur le label Pi Recordings, maison mère new yorkaise des avant gardes free jazz, où des Marc Ribot, Tyshawn Sorey, David Virelles, Matt Mitchell et autres habitent le catalogue de leurs voix singulières. Comme Steve Lehman, ils ont exploré l’AACM et le champ de la musique classique contemporaine ; ont joué avec des vétérans de l’envergure de Evan Parker ou Anthony Braxton. Un parcours que l'enfance de Steve Lehman avait lentement façonné.

Aux origines d'un son
A l’université, un ami lui fait découvrir des figures du hip hop expérimental - Freestyle Fellowship, Organized Confusion, Pharoah monch… ; en thèse à la Columbia University de New York, un autre ami l’initie à la musique spectrale. Plus avant, il y eut une mère psychologue qui le mettait devant MTV YO Raps durant l’adolescence et un père trompettiste amateur et passionné des grandeurs du jazz qui le mit à la musique dès l’enfance. Résultat, le jeune Steve Lehman offrait à sa mère, devenue veuve entre temps, une cassette de Charlie Parker à dix ans et se forgeait quelques années plus tard un futur de souffleur éduqué, passé par l’apprentissage des géants du bop avant de s’initier à ceux du free avec comme unique mantra l’originalité du propos. Jackie McLean et Anthony Braxton furent parallèlement ses instructeurs. « Braxton m’a fait comprendre qu’il m’était utile de commencer le travail d’écriture de ma propre musique ; que je devais savoir ce que moi, en tant qu’auditeur, je voulais entendre de la part des musiciens sur scène et d’essayer de créer cela petit à petit ». De ses leçons avec McLean, qui habitait Hartford, la même ville que lui, il dit que cela serait revenu à s’entraîner avec Michael Jordan pour un apprenti basketteur. Il était clair avec Jackie McLean comme Anthony Braxton qu’il fallait « connaître l’histoire de ce que l’on fait avant de jouer à sa façon ». Le saxophoniste star avait joué avec Miles Davis, Thelonious Monk, Charles Mingus, Ornette Coleman et autres tributaires d’innovations fondamentales dans l’histoire du jazz. A sa mesure, Steve Lehman a dessiné la singularité de sa propre voix. Le futur tranchera quant à l’ampleur de son apport.


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