Rejjie Snow, l’amour à la française

Actualités - par Willy Kokolo - 28 février 2018

 

Après des percées remarquées dans le rap game jusqu'à FIP, cinq années durant, Rejjie Snow aura su faire monter l'impatience. On peut ergoter sur le retard du bon vieux Alexander Anyaegbunam, rebaptisé "Rejjie Slow" par ses détracteurs ou des fans un peu trop frustrés. Il n'empêche que Dear Annie, en valeur nominale, est un véritable bijou.

Au cœur du rap, l'impératif d'impressionnisme

Tout comme littérature et cinéma ne font qu'un chez Paul Auster, Rejjie tire son inspiration du 7e art, passage par une école d'art américaine oblige. "Rimer en scène" est donc une approche plus à propos que le "rimer en rythme" de la plupart des rappeurs. Il faut voir Dear Annie comme la bande originale des tribulations de l'irlandais, une rencontre entre Alice au pays des merveilles et Claude Debussy. La trame narrative de l'album nous est rappelée par l'animateur radio qui interviewe Rejjie sur les quelques skits de l'album, c'est le "Monde Merveilleux de Dear Annie", alors que les morceaux progressent vers toujours plus de rêveries mélancoliques. Le compositeur français avait fait sien les principes des gammes chromatiques (un procédé utilisé pour clôturer « Rainbows ») et un contenu musical à haute charge émotionnelle. Difficile de ne pas évoquer Tyler, the Creator qui s'est précisément réapproprié ces principes tout récemment. Le parallèle entre les deux artistes est d'ailleurs confirmé, avec deux jaquettes pareillement bucoliques et une collaboratrice partagée (Anna of the North, respectivement sur « Boredom » et « 911/Mr. Lonely » de Tyler et « Charlie Brown » de Rejjie). Mais là où le californien garde des attaches avec le rap plus traditionnel, Rejjie s'affranchit de toutes les contraintes et embrasse l'impressionnisme à bras le corps.

Le choix de l'instrumentation est un aspect déterminant de la coloration musicale de Dear Annie. Ainsi, jazz et funk côtoient des percussions orchestrales (vibraphone, glockenspiel et cloches tubulaires) plus souvent célébrées dans les opéras de Tchaïkovski que dans le hip hop. Il y a toujours eu cette recherche du réalisme dans le rap. Nos confrères de HipHopDX avaient effectivement mis en évidence cet impératif revendiqué par les rappeurs, cette volonté de rester fidèle au quotidien des quartiers. Mais c'est faire abstraction de la diversité sociale qui caractérise le hip hop d'aujourd'hui. On ne reprochera pas à Romeo Elvis, élevé dans une famille d'artistes dans la banlieue chic de Bruxelles, de ne pas rapper sur les échauffourées avec les flics de Molenbeek. C'est pareil avec Rejjie Snow. Fils d'un père nigérian et d'une mère irlando-jamaïcaine, il a connu le racisme dans un Dublin peu enclin à l'ouverture communautaire. Mais entre les pubs irlandais, ses études aux Etats-Unis (il a bénéficié d'une bourse pour faire du foot à haut niveau) et des voyages en France, difficile de parler d'une jeunesse défavorisée. Pas besoin d'inventer des anecdotes de gangsters, des gangsters qui par ailleurs se targuent de réalisme mais ne sont pas capables de rapper ou chanter sans vocodeur. Sur Dear Annie, ce n'est pas tant l'histoire racontée par Rejjie qui importe, mais les sentiments que sa musique suscite.

Les rappeurs se cachent pour aimer

Sur son titre « Love », Erykah Badu émet l'hypothèse qu'il existerait deux émotions humaines principales, l'amour et la peur, avec chacune autre des émotions étant directement connectées à l'une des deux principales. Voici une philosophie à laquelle Rejjie souscrirait volontiers. L'ostracisme dont il a pu faire l'objet à Dublin était vraisemblablement une peur de l'inconnu, comme dans la plupart des cas racistes. La xénophobie, c'est de la peur. Sa musique par contre, il la compare au sexe. Mais pas le sexe masculinisé et agressif en vogue dans le gangsta rap et la trap, celui d'un Marvin Gaye sur « Let's Get It On », un appel à faire l'amour en somme. Même chose au niveau des valeurs véhiculées par la musique. Le rap hardcore se focalise sur une image individualiste du hustler, en bon navigateur de la violence et des activités hors la loi, la peur de se faire voler son territoire et de perdre sa réputation. Le rap politique (conscious rap), au contraire, se fait le chantre des mouvements sociaux, plus globaux par définition, et l'amour de l'autre. Rejjie a choisi son camp, son tatouage de MF DOOM parle de lui-même, un artifice qu'il semble affectionner tout particulièrement ("I tattooed you right on my brain" sur « 23 »). Intéressante décision que celle de sa maison de production, 300 Entertainment, qui le signe aux côtés de Migos et Young Thug, aux antipodes de sa conception artistique.

Dear Annie, c'est un essai sur l'amour. Il y a l'amour passionné des premiers instants ( « Mon Amour »), puis rapidement arrivent les aspects moins reluisants : l'enfermement (« Life is beautiful, set thy lover free » sur «Hello»), la solitude (« I say girls are my obsession, my depression » sur « LMFAO »), et la rage (« I hate love but in a crazy way » sur « 23 »). Le morceau majeur de l'album, « Egyptian Luvr », concentre l'ensemble de ces sentiments sur quatre minutes soigneusement orchestrées par Kaytranada, une triste ballade qui place Rejjie au cœur d'un dispositif rappé/chanté délivré par Aminé et Dana Williams. Cette position médiane, il la revendique tout au long de l'album. Il y a quelque chose de sa musicalité qui transpire la sérénité. La voix grave n'est pas sans rappeler Tyler the Creator, mais il y a une nonchalance plus proche d'un Isaiah Rashad. La force créatrice de Rejjie, c'est d'avoir su insuffler une cohérence au travail des différents producteurs qui ont bossé sur Dear Annie. A côtés des pistes qui sonnent très NERD (« Spaceship », « LMFAO » et « Bye Polar »), on a « Pink Lemonade » qui se veut plus orienté J Dilla et « Mon Amour » qui est un clin d'œil appuyé à la nouvelle scène électropop française. Tout ceci n'est que le reflet d'un bagage culturel accumulé au grès des aventures de l'irlandais.

Le conte des trois cités

Associer la musique au sexe comme le fait Rejjie Snow, c'est admettre que la production est à la musique ce que la première impression physique est à l'amour. Avant d'écouter le message de l'artiste, c'est l'univers musical qui va d'abord entrer en résonance avec celui ou celle qui écoute. Dear Annie, c'est aussi un voyage initiatique qui se déroule sur fond de conte merveilleux, une histoire d'amour au croisement de trois villes.

Dublin, c'est l'amour de jeunesse : la complicité enfantine s'est mue en une attirance qui aurait pu aboutir sur une chouette histoire, une histoire à laquelle on repense avec un brin de nostalgie. Des cœurs brisés, Rejjie a dû en laisser en quittant Dublin, mais il rentre toujours dans son Irlande natale pour noël, l'occasion pour lui de se familiariser avec les tubes locaux. « Charlie Brown » c'est justement sa version d'un des plus gros succès commerciaux de l'histoire de la musique irlandaise, « Steady Song » de The Republic of Loose. La légèreté de l'adolescent, il la fait figurer dans des paroles riches en insolence: « I met your momma an hour ago/And then I told her just where to go/Down on the pavement to lick my balls ». Généralement, lorsque l'on recroise la fameuse aventure de jeunesse, les choses ne se passent pas comme prévu, il y a de la gêne. Un peu comme l'accent de Rejjie qui, après un séjour bien appuyé au pays de l'oncle Sam, n'a plus le chantonnement caractéristique des films de Ken Loach. Ça sonne marrant sur « The End » où le londonien Jesse James Solomon lui donne la réplique. Mais qu'à cela ne tienne, Rejjie a pris le large: « that ship has sailed » comme ils disent là-bas.  

Là-bas, c'est Los Angeles, la relation de la maturation. Celle qui nous a fait grandir, personnellement et émotionnellement. Le morceau « 23 » est dédié à cet amour de mi-parcours, une fille que Rejjie croise à L.A. et qui va lui en faire baver. Tout ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort. La cité des anges occasionne aussi une maturation musicale. Le hip hop, c'est une affaire américaine avant tout, alors pas question de prétendre percer dans le milieu sans crédibilité auprès des producteurs locaux. Cam O'bi d'abord, dont on avait déjà pu entendre les instrus chez Chance the Rapper, Isaiah Rashad ou SZA. C'est aussi celui qui avait pondu l'excellent « Diddy Bop » de Noname. Sur Dear Annie, il a été chargé du langoureux avec « Pink Lemonade » et « The Rain ». Ensuite il y a Rahki, l'homme de main de Kendrick, qui a apporté ce côté versatile avec le mystérieux de « Annie » et « Greatness », les deux titres qui clôturent à l'album, mais aussi l'excellent « Spaceships » qui se rapproche le plus de ce qui pourrait être l’ego trip de Dear Annie. La maturation passe aussi par l'affirmation de soi. Et Rejjie de multiplier les allusions à son africanité : « And we from Africa, but African you never told me » (« Oh No! ») et « Africa was never so black, I know my dick is big » (« The Rain »).

Paris enfin, c'est l'aventure inavouée, le flirt des vacances, mais de préférence dans un endroit magique. Rejjie le dit lui-même: « I think that city is a true definition of love, for real » (« Skinny Jasmine Interlude »). La jaquette de son album, on pourrait presque y voir un parallèle avec les Gourmandises d'Alizée qui restera le premier fantasme des mecs de notre génération. Sa carrière avortée de footeux ensuite, elle est dans la lignée de Sefyu qui lui aussi avait oscillé entre la vie de sportif et d'artiste. C'est dire qu'il y avait des forces à l'œuvre pour l'attirer à Paris. Et c'est Lewis OfMan, tout jeune talent de pop-électro, qui s'improvisera son mentor et lui construira pas moins de 5 titres dont « Mon Amour » et « Désolé » sur lesquels Rejjie s'essaie à chanter en français. C'est connu, les françaises ont un sacré pouvoir de persuasion, et le flirt de Rejjie ne déroge pas à la règle. L'affection de Lewis OfMan pour les BO de vieux films à l'eau de rose n'a sûrement rien fait pour ramener notre jeune loup à la raison, une raison qu'il perd complètement avec ses pensées suicidaires évoquées sur « Room 27 ». On n'est pas loin des Virgin Suicides de Sofia Coppola. Ah oui, ça aussi ça avait été mis en musique par des français.

Bref, que vous soyez un sentimental invétéré, un fervent défenseur de la francophonie ou bien tout simplement un amoureux des bonnes vibes, il y a fort à parier que vous trouverez votre compte avec cet album. Et si ça vous chatouille le bas du ventre, tant mieux.


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