Makaya McCraven et l'auto-sampling

Actualités - par Willy Kokolo - 25 janvier 2018

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Il n'y a pas que les producteurs hip hop pour sampler les musiciens de jazz. Dans une formule encore rare, le batteur Makaya McCraven, qui s'est auto-qualifié de « Beat Scientist », a pris l'habitude de sampler ses propres concerts. Il raconte à Djam sa conception de la rythmique et la fusion jazz/hip-hop, et surtout son approche de la composition, entre mathématiques et musique.

"Highly Rare", c’était le nom de la soirée ce soir-là. On est à Chicago, c'est une de ces nuits de novembre où le froid transperce. Donald Trump vient d'être élu, la nuit est chargée d'émotions. Le jeu des musiciens s'en ressent, c'est brut, agressif, plus sombre que sur l'album précédent de Makaya, In The Moment (2015), qui adoptait pourtant la même approche: des concerts live enregistrés puis "samplés" pour obtenir le produit final. Les deux albums se revendiquent donc de ce procédé, vivre dans l'instant présent, et réussir à capturer l'essence de l'improvisation, une alchimie entre musiciens qui peut parfois n'être qu'éphémère.

Peu friand des catégorisations, Makaya aime à se penser comme un "beat scientist", un scientifique du rythme. Là où les gens voient de l'improvisation, lui préfère parler de composition spontanée. C'est que la moindre seconde d'improvisation sera soigneusement enregistrée et consignée. La suite est analogue au "digging" des DJs: "Les DJs sont de vrais geeks! Ils sont capables de passer toute une journée à rechercher LE morceau. C'est ça que j'aime dans leur approche, en plus de l'immense savoir musical qu'ils accumulent. C'est ce que j'essaie de reproduire, mais avec ma propre musique". A partir de là, la technologie rentre en jeu. On coupe, on réarrange, bref on "sample". La magie de 10 secondes peut ainsi être étendue à l'infini pour constituer la base d'un morceau. "Quand je travaille sur Ableton (ndlr: un logiciel de séquençage musical), j'essaie de repérer les moments où ça colle vraiment entre tous les musiciens, ce n'est pas toujours le cas lorsque l'on improvise, mais parfois pendant de cours instants on sent qu'on tient quelque chose, et on voudrait juste pouvoir faire durer ce moment plus longtemps". Il n'y a pas de limites, sinon celles de la créativité. Et justement, les morceaux sont tout en diversité. "Left Fields" nous transporterait presque dans un village de Tombouctou, alors que les harmonies de l'ethiojazz résonnent solidement sur "The Locator".

La dialectique entre l'organique et le mécanique est au fondement de l'approche du batteur. "Above & Beyond" s'ouvre sur une ligne de basse saccadée et répétitive qui s'apparente fortement au "scratch" d'un DJ. Sur "Venus Rising", c'est le saxophone qui, lancé dans un solo endiablé, donne l'impression que le disque est passé en accéléré, ou bien est-ce une cassette? "Le concert live à partir duquel j'ai créé Highly Rare a été enregistré sur une cassette avec 4 pistes seulement. Le produit final a donc été très organique. C'est la raison pour laquelle le rendu final sonne si brut". Premier va et vient. Le mécanique impacte également l'organique. On a déjà pu s'en rendre compte avec le jeu d'un Mark Guiliana, toujours en quête de répliquer les sonorités de la "drum machine". Makaya admet aussi cette influence: "Dans la production comme dans le jeu, tout est question de choix. En fonction du groupe et de l'environnement dans lequel on joue, il faut choisir un groove fidèle à l'esprit de la musique, une intensité appropriée". En tant que producteur également, on sent cet échange avec le caractère organique de la musique et de l'instant présent. "La fin du morceau "R.F.J. III", c'est un peu le bordel à la fin, en fait c'était LeFtO (ndlr: un DJ bruxellois et ami de Makaya) qui avait commencé son set, il était de passage par Chicago cette nuit-là, c'est aussi pour ça qu'on avait tenu a faire le concert. Et les voix que tu entends chanter sur certains morceaux, c'était certaines personnes dans la foule qui participaient aussi". Il y a donc un choix délibéré de retranscrire la réalité du moment, et ce en dépit du montage. Deuxième va et vient.

En bon scientifique qu'il est, Makaya ne cache pas le raisonnement cartésien qui l'anime. La musique a toujours eu cette dimension mathématique de manière intrinsèque, de la fréquence des notes (le fameux La occidental correspondant à 440 hertz) à la subdivision rythmique de chaque mesure (4/4, 6/8, etc). Bien entendu, le travail de producteur force cette déformation professionnelle. Produire, c'est raisonner en segments que l'on ajuste et que l'on associe. Produire c'est aussi affiner les "beats" via la machine (un processus appelé "quantization" par nos amis anglophones). En véritable ingénieur du rythme, d'aucuns pourraient penser que Makaya participe à un certain désenchantement de la musique. Oubliant le côté mystique, c'est en disséquant l'essence même de la musique de la pointe de sa baguette que Makaya révélerait le pot aux roses. On se souvient de l'ironie des médecins mécanistes du 19e siècle: ils n'avaient jamais découvert d'âme à la pointe de leur scalpel. C'est justement cette conception froide du vivant qui aura permis de théoriser la science moderne.

La musique a suivi un cheminement analogue, de Bach et son clavier bien tempéré jusqu’à George Russell et sa théorie de l'organisation tonale. Makaya perçoit lui aussi le vivant à l'aune des lois physiques: "Le beat, la notion de timing, tout ça vient de la rotation de la Terre. Et la hauteur de chaque note, elle est obtenue par une pulsation régulière plus ou moins rapide. Par exemple si tu prends la polyrythmie 3/2 (ndlr: un schéma ternaire joué en parallèle d'un schéma binaire), en l'accélérant tu obtiens une harmonie". Si vous n'avez pas compris ou que vous êtes circonspect, la preuve est ici.

 

Est-ce à dire que la musique est pour autant désenchantée? Pas le moins du monde. Prenons par exemple "The New Untitled" que Makaya joue live à l'édition 2017 du North Sea Jazz Festival. Le "beat" du morceau est basée sur une sous division rythmique de sept double croches, oscillant donc, dans la musique occidentale, entre les quatre double croches du binaire et le triolet de double croches du ternaire. Il s'agit indéniablement d'une construit rythmique élaboré pour un esprit cartésien. Mais ce "beat" n'est pas sorti de l'imaginaire scientifique de Makaya. "Ce beat, il est pétri de la culture de ma mère qui est d'origine hongroise". En Hongrie, beaucoup de musiciens ne connaissent pas le solfège, ce qui ne les empêche pas de groover ensemble. Le 7/8 occidental est peu commun dans la musique "mainstream", alors que son homologue "court/court/long" (sous-entendu 2+2+3) est très répandu dans la musique tzigane par exemple. Nul besoin d'être savant pour exceller dans un art. Ali Farka Touré et Fela Kuti se sont très bien passés de partition pour enflammer les foules. L'ethnomusicologie, en grandissant comme discipline scientifique, avait fait le même constat: un système d'écriture musicale ne peut capturer l'ensemble des spécificités culturelles des musiques du monde. Il n'existe pas de notation dans la théorie musicale occidentale qui retranscrive les quarts de ton pourtant fondamentaux dans la musique indienne. C'est qu'il existe bien un caractère sublimatoire de la musique qui échappe à la catégorisation.

 

Makaya souscrit à cette approche. "Duke Ellington disait que la musique, c'est comme un arbre, ça grandit et ça va toucher d'autres choses. Toutes les musiques viennent du même arbre". Lui, batteur de jazz comme son père avant lui, est profondément influencé par le hip hop. Les journalistes soulignent souvent l'influence de J Dilla en parlant de sa musique. Pourtant, c'est le compère Madlib que Makaya évoque avec nous, au même titre que Questlove, batteur de The Roots. Sa musique, c'est un continuum. En l'interrogeant sur son changement d'approche entre son premier album studio, Split Decision (2012), et In The Moment qui déjà augurait la composition spontanée, il préfère parler de changement dans la continuité. "Pour moi, ce n'est pas tellement un changement en tant que tel. J'ai toujours eu cette approche en moi, mais parfois ce sont aussi des rencontres particulières qui te permettent de passer à l'acte. Juste avant d'enregistrer Split Decision, j'avais rencontré le directeur de Chicago Sessions (ndlr: un label de jazz), et ça m'a donné l'opportunité de faire ce que je voulais". Cette continuité, on la voit aussi entre les styles musicaux. A l'élitisme du jazz et sa glorification de l'improvisation, on oppose facilement les modalités urbaines et "mainstream" du hip hop, sa focalisation sur la production studio. Pourtant on oublie trop facilement que la racine du rap est justement l'improvisation, le "freestyle" et les "battle".

 

Selon Makaya, il faut même aller plus loin: "Avec le sampling, tu vois maintenant toute une nouvelle audience qui se tourne vers le jazz". Par un délicat effet inversé, ce sont les pépites de l'ancien temps utilisées par les producteurs de talents qui ont donné envie aux jeunes d'aller creuser les collections de leurs parents. Cela contribue aussi à apporter plus de richesse à la musique grand public: "Si tu prends un artiste comme Flying Lotus, il compose pour les jeunes, mais sa musique est très expérimentale. Tout ça, ça m'a convaincu qu'il est tout à fait possible d'établir une connexion avec les gens avec de la musique complexe". Makaya a fait sien le principe de bousculer les schémas préétablis. Il y a une dimension esthétique qui est au cœur de toute musique, mais elle peut également se coupler à une ambition sociétale. "C'est bien de sortir des sentiers battus, d'essayer de provoquer ce questionnement chez les gens, les sortir de leur zone de confort, et c'est d'autant plus facile avec de la musique instrumentale qui est, par définition, abstraite". En filigrane, on sent la conscience politique du musicien qui porte un regard éclairé sur le monde qui l'entoure. Sa ville natale, Chicago, il la voit comme un berceau de la classe ouvrière musicale. Une belle philosophie pour ce scientifique musical.

 


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