Kurt Rosenwinkel, dix ans pour Caipi

Actualité - par Marion Paoli - 17 juillet 2017

Il est l'un des guitaristes vivant qui a le plus d'influence sur ses confrères. Kurt Rosenwinkel a sorti récemment Caipi, un album qui s'en va explorer le paysage brésilien, à sa manière.

Une galaxie pleine de mystère

Quand il compose, Kurt Rosenwinkel ne se demande pas ce qu’il va écrire, chanson, rock, autre, il laisse venir. C’est ce processus qui l’a conduit jusqu’à l’album Caipi, commencé il y a 10 ans avec une première chanson, dont il ignorait complètement jusqu’où elle le mènerait. Une ambiance brésilienne a surgi dans son paysage musical, sa galaxie, qu’il a simplement laissé l’envahir. C’est une façon d’être et de créer. Avec l'album The Next Step (2001), qui découvrait sa voix, il avait marqué les esprits par sa manière d’imposer une nouvelle vision aussi bien au plan mélodique qu'au niveau de l'improvisation. Poser l’album Caipi sur une platine, c’est s’exposer à un tout autre champ, celui d’une trajectoire parallèle et du mystère.

La trajectoire brésilienne

Le titre s’inspire de la boisson, « Caipi » pour Caipirinha, et le rythme semble d’abord couler de source. Ça fleure l’atmosphère cachaça et citron vert, bossa nova, la relation est connue. Sauf que Kurt Rosenwinkel originaire de Philadelphie, a vécu à New York, Berlin, où il a enseigné au Jazz-Institut pendant plus de neuf ans. Il vient de se retirer de l’enseignement pour créer son propre label Heartcore Records, afin de pouvoir collaborer avec le bassiste et compositeur Avishai Cohen (qui a lui aussi créé son label, Razdaz Recordz). Orchestre à lui tout seul, il s’enregistre à la basse, au piano, synthé, batterie, percussions, et lorsqu’entre deux tournées, il descend dans son studio, la plage musicale est expérimentale et résolument inspirée au sens éveillé du terme, soutenue par la pratique de la méditation. Après « Caipi », première chanson de l’album, d’autres sont apparues confirmant la veine brésilienne, en parallèle à d’autres projets que Rosenwinkel évoque davantage comme des trajectoires indépendantes ou pas, les unes des autres.

La maîtrise du temps

Pour cette constellation de musiques, il revendique un processus à l’envers de ce qu’on pourrait attribuer à la maîtrise supposée d’un compositeur et de la direction qu’il se donne. Parfois, une chanson naît qui ne prend pas part à autre chose, qui ne s’insère pas, parce que justement ce n’est pas lui, mais l’univers qui permet la convergence. « Je ne décide pas réellement du projet qui se développe ni là où il va. Je continue à travailler » . Caipi existait mais après cinq années passées à l’approfondir, Rosenwinkel ressentait que quelque chose manquait. « J’attendais de l’univers qu’il réponde à cette question et j’ai médité sur ce que cela signifiait. » Il lui était impossible de laisser tomber parce qu’il avait tellement mis de lui-même en jouant de tous les instruments. « Je ne pouvait pas être seul pour poursuivre, il fallait quelqu’un, mais qui ? » Et comment trouver cette personne ? « J’ai essayé plusieurs choses et puis j’ai rencontré Pedro Martins. »

La réponse à une question

L’univers, le mystère, se glissent à chaque instant dans les propos du musicien et se manifestent dans la création de cet album. Le jour où Rosenwinkel est président d’une compétition de guitare du Festival de Montreux, le jeune guitariste brésilien qui remporte le concours s’appelle Pedro Martins. Le prix était un tutorat de quelques jours, l’un avec l’autre. Les artistes jouent décidément d’autres instruments que ceux qui étiquettent leur passage sur scène. C’est donc au piano que Rosenwinkel entend Martins jouer une de ses compositions inédites de Caipi, que personne n’est supposées connaître, ou seulement des amis intimes. « Vous avez traqué mon ordinateur ? » La surprise est assez forte. Par un jeu de circonstances incroyables, Rosenwinkel avait enregistré au Brésil des chansons de l’album et laissé une cassette que Pedro Martins, âgé de 15 ans, a entendu un jour. Envouté par la chanson, « Il a médité sur Caipi pendant huit années et cela a fait partie de son développement », dit Rosenwinkel. Quand il lui a demandé s’il pouvait chanter, Martins s’est exécuté. « Sa voix, c’était le dernier morceau du puzzle ».

Boisson forte

De cette musique commencée des années auparavant et qui butait sur un manque, la suite n’était qu’une question de jours, parce que tout prenait sa place, des mouvement plus pop aux solos de batterie ou de guitare, des voix, jusqu’aux musiciens à inviter et ceux avec qui partir en tournée. « Je me sens béni d’avoir fait une telle expérience ». Kurt Rosenwinkel chante, Pedro Martins chante aussi sur de nombreux titres, dont « Kama », le deuxième dont le texte en portugais est dû à Armanda Brecker, qui elle-même prête sa voix sur « Little Dream », aux côtés d’Eric Clapton. Aux côtés du saxophoniste Mark Turner, ancien sideman de Rosenwinkel, elle chante sur « Casio Escher ». Turner est également présent sur « Ezra ». La boucle est infinie, fluide. Les textures de Caipi ne sont pas que brésiliennes, l’ambiance y est aussi urbaine, pacifique, profondément chaleureuse comme dans « Summer Song », quatrième titre de l’album. Chris Komer envoie l’envolée d’un cor sur le dernier morceau « Little b ». Les textes parlent d’unité, de peur à dépasser, d’amour, de lumière à chercher et trouver, de rêve. L’album est comme la boisson dont le titre s’inspire, assez enivrant, mais à consommer sans modération.


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