Logic, de l'individu à l'universel

Actualités - par Willy Kokolo - 22 mai 2017

Avec Everybody, son troisième album studio, Logic nous emmène au cœur d'une parabole philosophique sur la signification de la vie, la tolérance, et une quête identitaire tourmentée par son métissage. Toujours friand de technicité vocale, le rappeur du Maryland livre une performance remarquable qu'il voulait à la hauteur de son message.

Logic fait figure de fanfaron dans le rap game, peut-être est-ce dû à sa manière décontractée d'aborder les choses et de tout prendre à la légère. Je me souviens l'avoir découvert dans l'épisode d'un podcast, Logic m'avait déjà frappé par sa frivolité : il parlait vite, avec animation, riait beaucoup. Je m'étais alors promis de suivre les pas du jeune loup, lui qui m'avait tant séduit avec « Metropolis » (un titre de son premier album Under Pressure sorti en 2014). C'est donc avec avidité que j'attendais la sortie du prénommé AfricAryaN, son troisième album studio. C'est finalement Everybody qui aura été retenu comme titre final de l'opus, pour des raisons personnelles d'abord : Logic admet qu'au fur et à mesure de la progression de son travail, l'album s'est tourné de plus en plus vers les autres plutôt que lui-même. Par ailleurs, l'utilisation d'un concept connoté comme la race aryenne n'avait pas vraiment les faveurs de l'intelligentsia urbaine. Pourtant, l'idée n'a pas été jetée à la poubelle et coiffe même le titre final de l'album. Car sur Everybody, Logic voulait avant tout aborder son patrimoine génétique : métis, né d'un père noir et d'une mère blanche.

Fidèle à son altruisme, le rappeur place Everybody sous le signe plus grandiose de la tolérance, ou plutôt des tolérances : raciale bien entendu, mais aussi sexuelle, religieuse et idéologique. L'inspiration, il l'a tirée de portraits d'amis et de fans. C'est à toutes ces personnes qu'il rend hommage sur la couverture de l'album peinte par son ami et artiste Sam Spratt : ses sources d'inspiration et ses proches collaborateurs. En pointillé, on trouve aussi deux morceaux sur la dépression (« 1-800-273-8255 » et « Anziety »), une hymne politique (« America »), et des conversations ésotériques. Tout ça en 13 titres et un peu plus d'une heure, sans tour de force. La cadence de Logic (plus que son flow qui reste excellent mais analogue à d'autres rappeurs) lui permet, a priori, de livrer un message complexe à grand renfort de jeux de mots, figures de style et autres références plus explicites : « Yes I got to gift to gab fo sho » (« Take it back »). On se souvient de Lin-Manuel Miranda qui a récemment choisi d'écrire sa comédie musicale sur la vie d'Alexandre Hamilton en vers rappés uniquement, tant la vie du constituant américain était riche. Mais là où le compositeur américain brille par son professionnalisme, le rappeur de 27 ans, lui, verse dans un foisonnement peu ordonné.

Somme toute, le blanc et le noir

Sur la quasi-totalité des morceaux de l'album, Logic nous expose les épisodes racistes malencontreux qu'il a vécus par le passé et qui continuent de le hanter aujourd'hui. Lui, le vilain petit canard, a dû faire face aux critiques de la communauté noire à cause de sa pigmentation légère. « Take it Back » retrace son enfance dans le Maryland au milieu de sa mère blanche raciste, son père drogué, et ses frères et sœurs à l'attitude mesquine, eux dont la couleur de peau les faisait volontiers accepter par la communauté noire. La persévérance et le dur labeur auront été ses uniques échappatoires. Sur le titre éponyme, Logic se justifie d'avoir lui aussi vécu une vie de gangsters étant jeune, n'en déplaise à ses détracteurs noirs (« But he was born with a white privilege », le critiquent-ils). Ainsi, le cœur du message se veut plus revendicateur de son sang noir que célébration de son métissage à proprement parler : « Black people are beautiful, amazing, incredible, intelligent, so elegant, it's crazy! » l'entend-on chanter sur « Mos Definitely », un hommage probable à Mos Def qui est connu pour ses idées progressistes et ses accointances avec le mouvement Black Panthers. « Black Spiderman » parle de lui-même. Non, Donald Glover n'interprètera pas le prochain Peter Parker. Non, Idriss Elba n'a pas été jugé approprié pour incarner James Bond.

La question du métissage avait été posée à Logic dans le même épisode de podcast évoqué plus haut. Cette fois-là, il avait adopté une stratégie défensive différente, citant Eminem comme étant l'un des plus grands rappeurs de l'histoire. Mais son héritage blanc, il ne lui rend hommage que sporadiquement : « In my blood is the slave and the master / It's like the devil playin spades with the pastor » sur « Everybody », et « I ain't ashamed to be white / I ain't ashamed to be black » sur « Black Spiderman ». A tout prendre, le métissage n'a jamais été un sujet personnel facile à traiter. On vous parlait récemment de Gaël Faye, lui-même métis. Le rappeur français admettait que l'idée selon laquelle les métis sont 50/50 ne fait pas sens. L'identité d'une personne est une globalité indivisible. La difficulté revient à appréhender ce tout en s'affranchissant des vieux référentiels : célébrer la résultante du métissage comme nouvelle unité de base. C'était le pari de Theo Croker avec « Light Skin Beauty ». Logic n'est pas parvenu à le faire. Pire, il accuse ses détracteurs noirs (au premier rang desquels ses frères et sœurs) d'êtres « uneducated ». C'est fort pour quelqu'un qui quitte l'école à 16 ans et admet ne jamais faire des morceaux engagés car la politique le dépasse. On le sent d'ailleurs sur « America », le seul titre avec une visée politique qui, en plus d'être en rupture musicale avec le reste de l'album de par son agressivité, n'est franchement pas pertinent de par ses lyrics, en dépit des prestations de Black Thought et Chuck D. « Confess » (avec Killer Mike) et « Black Spiderman », à l’opposé, sont lumineux musicalement : on les apparente sans mal à ce « rap qui met de bonne humeur », le même que celui de Chance the Rapper.

J. Cole, en plus d'être grandement respecté artistiquement par Logic, est également métis. Le couplet qu'il pose sur « AfricAryaN » n'est pas crédité, il est en quelque sorte8 « caché », car Logic ne voulait pas abuser de la notoriété de son collègue pour promouvoir son album. Seuls les auditeurs patients allant au bout des 12 minutes de la piste auront tout loisir de l'entendre. Cela lui a d'ailleurs valu des critiques acerbes de la presse musicale : c'est long, et des couplets entiers sont simplement copiés-collés. J'entends bien l'histoire des couplets, encore que la répétition et le collage sont des procédés largement usités dans l'art. Sur les 12 minutes il y en a, en réalité, 8 de très bonne facture (une instru jazz à la The Internet) ; puis le fameux couplet de J. Cole : « AfricAryaN » reste un excellent titre après ses deux considérations.

A travers soi, le regard sur l’humanité

Finalement, ce foisonnement identitaire reste le moyen le plus immédiat de comprendre le malaise identitaire de Logic. Comme nous l’avons déjà expliqué, ce n'est pas tant l'ode au métissage qu'il faut retenir, mais le réquisitoire contre ceux qui ne reconnaissent pas sa négritude. Car la pensée post-coloniale du Césaire, tout comme le hip hop, place l’homme noire au centre de son dispositif social. C’est donc sans surprise que Logic est animé par un besoin de reconnaissance par ses pairs : « I'd be lying if I said I didn't care what whites thought / or Black people said » (« AfricAryaN ») et « some black people look ashamed when I rap / Like my grat granddaddy didn’t take a whip to the back » (« Everybody »). Brosser son autoportrait n'est pas chose aisée et le besoin de se justifier opère souvent aux côtés de l'impératif de sincérité. Les plus grands s'y sont essayés et n'ont pu achever leur œuvre autobiographique sans user de subterfuges pour édulcorer un portrait d'eux-mêmes qu'ils jugeaient peut-être peu élogieux. Montaigne et ses Essais, Rousseau et ses Confessions, les Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand et même Les Mots de Sartre. Logic ne déroge pas à la règle. Il y a déjà ce flou entre les narrateurs (parfois « je », parfois « il ») sur « Take It Back » qui permet une meilleure identification des auditeurs avec son histoire. Mais il y a surtout le choix conscient de placer les autres avant lui, en témoigne le titre de l'album comme évoqué plus haut, un choix qui n'est peut-être que le symptôme d'une difficulté inconsciente, celle de porter un regard objectif sur soi-même. C'est à travers les mots de Killer Mike sur « Confess » qu'il nous le confie : « I'm startin' to hate the man in the mirror ». Et justement, Gérard de Nerval disait à ce sujet que « l'intérêt des mémoires, des confessions, des autobiographies (…) tient à ce que la vie de chaque homme devient ainsi un miroir où chacun peut s'étudier, dans une partie du moins de ses qualités ou de ses défauts ».

Il y a cette volonté chez Logic de monter en généralité à partir de sa propre histoire. Sa manière d'appréhender sa vie métissée lui impose de prêcher la tolérance, à tout point de vue. « Hallelujah », le premier titre de l'album a été comparé à une ouverture d'opéra, et à juste titre : ce morceau épique est la préface au message que Logic souhaite véhiculer. On retrouve le « Black is beautiful » qui est en filigrane sur la plupart des pistes, mais surtout la fin du morceau est le début d'une série de conversations ésotériques entre le protagoniste de l'album, Atome, et une entité supérieure analogue à Dieu. Au fil des conversations, on apprend qu'Atome est en réalité une même personne qui a vécu et vivra l'ensemble des vies des Hommes après des réincarnations successives. Et la finalité de ce processus? Participer à la maturation de l'Homme qui s'élèvera au-dessus de sa condition matérielle après avoir expérimenté toutes les différences que recouvrent le genre humain : raciales, sexuelles, idéologiques, etc.

Tout ça est tordu, mais c'est réalisé avec beaucoup d'humour. Ainsi, le purgatoire, ce mystérieux endroit qui donnait déjà des maux de tête à Colin Farrell dans Bons Baisers de Bruges, est ici vu comme une salle d'attente (« Waiting Room »). Il apprend aussi qu'il ne doit pas s'inquiéter de laisser sa femme seule après sa mort car de toute façon elle le trompe, et se fait renvoyer sur Terre plusieurs centaines d'années en arrière en propriétaire terrien africain avec… des esclaves! Bref, la légèreté atténue le côté geek du propos, et c'est bien vu. C'est en revanche trop simpliste par moment, notamment sur « Take It Back », dont nous avons déjà fait l'apologie, qui se termine par un enfantin « Just stop killing each other ». On pourrait penser que Logic verse dans le jugement, mais ce ne serait pas lui faire justice tant il cherche à rester aussi objectif que possible. Aussi s'inclue-t-il dans la masse des gens qui s'abrutissent sur les réseaux sociaux : « All the things they wanted me to be / is all the things that I like » (« Killing Spree »).

Avec « 1-800-273-8255 » et « Anziety », Logic révèle sans filtre les questionnements et les peurs psychologiques auxquels il a pu être confronté. Notons qu’il s’agit des deux titres réalisés avec des artistes féminines : Lucy Rose avec qui il avait déjà collaboré sur son album précédent, et Alessia Cara qui avait fait une entrée remarquée dans le monde de la musique avec « Here » qui abordait la même thématique de la dépression. Comme si la faiblesse ne pouvait être que féminine. Les préjugés ont la peau dure.

Everyone fait figure de profession de foi pour Logic. Aller au-delà de la qualité musicale de l’abum n’est pas difficile tant la diction du rappeur permet une compréhension certaine de son propos. Est-ce que son propos, pour autant, fait mouche ? Difficile à dire, tant son entreprise était ambitieuse. Les comparaisons avec Kendrick Lamar ne sont pas forcément les plus pertinentes. Certes, les deux rappeurs ont cela de commun qu'ils ont placé leur nouvel album sous le signe de la revendication (politique pour l'un, raciale pour l'autre) et de l'ésotérisme (religieux pour l'un, cosmique pour l'autre). L'avantage du Californien, c'est que sa réputation n'est plus à faire dans le rap game et qu'il vient de Compton, mondialement connu pour être le vivier du gangsta rap. Cela lui aura permis de fusionner race et politique en un message cohérent. L'ambition de Logic était de dépasser les clivages raciaux, mais son rêve est évincé par une réalité glacée, celle de la communautarisation. Son message, plus diffus et moins percutant, n’en est pas pour autant dénué d’intérêt. D'un point de vue artistique, Everybody reste un autoportrait exigeant. On aura beau ergoter sur le talent de Kendrick, les charts ne mentent pas, et c'est Logic qui est en tête.


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