Tank and the Bangas : la soul qui fait boom

Actualités - par Noé Cugny - 10 mai 2017

© Noé Cugny

© Noé Cugny

Si depuis plus d’un siècle, la Nouvelle Orléans se distingue comme un foyer de création originale au beau milieu du sud des États-Unis, c’est qu’on y trouve tout ce qui pousse à un épanouissement artistique : une tradition musicale solide, une culture du partage et un sens de la fête ainsi qu’une force flottante, invisible mais palpable qui traverse jusqu’aux visiteurs les plus sceptiques, le spirit.

Tarriona “Tank” Ball, alchimiste du spoken word, vocaliste imposante et showgirl irrésistible à la tête de Tank and the Bangas reconnaît la présence de cette énergie spirituelle qui traverse ses textes et sa prestance. Elle l’attribue à un cercle familial très religieux, une influence qui transparaît sur scène. “Je me sens à l’église parfois. Parce que je suis transportée par le spirit, je m’en nourris. J’ai grandi en observant des gens qui avaient besoin de cet encouragement et de cette énergie pour finir leur semaine.

Et en effet, lorsqu’elle s’est présentée sur la scène du Jazz & Heritage Festival, dernière d’une série de dates à la Nouvelle Orléans précédant une tournée nationale, Tank déployait une énergie fulgurante, une force transmetteuse d’émotion digne des prêches dominicales des églises baptistes afro-américaines. Ses orations enivrées et ses envolées soulesques tombaient dans un cadre musical en changement constant, muni d’une rythmique musclée, d’une section de cuivre aiguisée, de choristes indomptables et même de danseuses aux costumes et accessoires loufoques.

C’est quelques jours plus tôt qu’elle me recevait dans son espace de répétition, arborant un grand sourire candide et son sweatshirt à l’inscription solennelle : “books”, celui qui l’avait accompagné lors de la vidéo qui la propulsait sur les réseaux ondes internationales deux mois auparavant, lorsque sélectionnée unanimement comme vainqueur du concours Tiny Desk de la radio publique Américaine.

Les livres, l’éducation, la transmission. Voilà là une autre motivation première pour Tank, soucieuse de l’effet de ses textes sur son public et chérissant tout particulièrement ses auditeurs les plus jeunes. “Les enfants sont irritants, pleins d’énergie, n’ont aucune capacité de concentration… Comme moi !” Sur scène, Tank s’inspire des comportements enfantins, jouant de mimiques et tons juvéniles et attendrissants pour se créer un personnage récurrent, notamment sur des titres comme “Boxes and Squares”. Elle va jusqu’à admettre avoir joué avec ses poupées jusqu’à l’âge de 17 ans.

Pourtant, ses enfantillages ne l’éloignent pas de sujets qu’elle considère très sérieux. Profitant d’une des plus grandes audiences à ce jour au festival local qui attire un public très varié, Tank and the Bangas présentait pour la première fois un titre intitulé “Minstrel Show”. Le morceau est introduit par un ré-arrangement du thème “Say Hey” que Branford Marsalis et Terence Blanchard composaient en 1990 pour le film Mo’ Better Blues de Spike Lee. Suit le texte de Tank qui vient s’installer sur un swing qui pourrait évoquer les sphères jazzistiques que Kendrick Lamar explorait avec Robert Glasper sur son To Pimp a Butterfly en 2015. Enragés, dépités, les mots viennent dénoncer un système répressif, les tensions raciales ainsi que l’atmosphère nauséabond du climat politique actuel.

C’est juste la jeunesse noire-Américaine,” confie Tank, ayant passé une partie de son enfance dans des quartiers modestes de la Nouvelle Orléans qui lui évoquent des rues au béton effrité et des disputes adolescentes. “Mon Dieu, tout ce système qui est littéralement dressé contre eux, c’est vraiment affreux. Il faut qu’ils soient malins, plus malins que ceux qui essaient de les capturer, de les tuer même. Ils ne réalisent même pas que même s’il n’y a plus de chaînes, ceux qui surveillent essaient toujours de les contenir par tous les moyens, spirituellement, émotionnellement, et surtout physiquement.”

@Noé Cugny

@Noé Cugny

Un beat agressif de bounce music émergeant de la salle voisine vient alors tirer l’artiste de son état contemplatif et désabusé, faisant basculer instantanément un cadre d’entretien sérieux vers une dance party déchaînée. Mais la parenthèse tournoyante fermée aussi vite qu’elle fut ouverte, Tank revient sur la nouvelle ampleur de son public. Manifestement encore dépassée par la cascade de popularité qui a suivi les quelques dizaines de millions de vues qu’a réuni le concours NPR, elle réalise petit à petit que le monde entier est à l’écoute.

Ça donne l’impression que l’esprit de notre musique est universel, et c’est exactement ce qu’on veut. On ne veut pas rester à un seul endroit. C’est pour ça qu’on a commencé à voyager très tôt, on voulait savoir si la magie était contagieuse. Est-ce que ça va toucher les gens ? Et quand on voit notre public on se dit ‘damn! Est-ce qu’on est vraiment aussi sympa ?

Un second album est censé suivre leur premier effort de 2015, Think Tank, mais le groupe admet être surtout focalisé sur la scène, ce qui vient sans surprise considérant l’identité du groupe axée en grande partie sur un jeu de scène et une présentation toujours excentrique et explosive. Mais dans une époque où la musique voyage plus vite que les hommes, on peut espérer que le spirit des Bangas saura tomber dans une ou deux oreilles sensibles de programmateur français.


Autres articles

Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out