Nguyên Lê Streams Quartet au Sunset - 14 septembre 2016

Souvent je fais ce rêve étrange et pénétrant, j'ai une salle de jazz que j'ai placée à Paris, dans une rue qui en déborde, rue des Ligures ou rue des Sardes. Ma salle est bien petite, taillée dans le gruyère souterrain du calcaire de Paris ; les musiciens y tiennent à grand peine, le public se moule entre les piliers et les recoins, le son fait au mieux. Dans ma petite salle, tout le monde vient jouer un soir ou l'autre, essayer, mettre en place, se faire connaître. C'est une salle où l'on passe, journaliste blasé comme touriste de passage, passionné ou égaré.

On a les rêves qu'on peut, et diriger le Sunset vaut mieux que bien d'autres – pour les incrédules, c'est bientôt les présidentielles... Bien réveillé, Nathalie m'appelle et me vend le truc le matin même. Le soir, bien calé dans mes souliers, c'est Nguyên Lê dans son nouveau quartet. Deux longs sets qui prennent le temps et font honneur à ce rêve de salle, les musiciens essaient, se trouvent, mettent en place, cherchent, tâtonnent et savent, barjaquent et se taisent. Il faudrait obliger tout le monde à voir des musiques s'inventer, avant l'oeuvre finie. Ça éviterait de dire les carabistouilles.

Illya Amar

Illya Amar

 

Mais revenons au rêve, parce que Nguyên Lê commence en remplaçant sa main droite par un laser et plonge dans les grandes eaux spectrales d'une matière sonore diluée, décantée même, qui fait retrouver ses préoccupations personnelles au cœur de nombre de ses projets. Enfin une petite portion, le guitariste est polygraphe. C'est parti pour une longue suite aux nombreuses péripéties, très écrite et très fluide, qui s'aventure vers un ostinato au groove redoutable qui fait ressentir les potentialités du quartet, en solo avec Nguyên Lê (pfou!) ou Illya Amar au vibra (olala!), dans le son collectif avec les interactions collectives d'un band qui prend son pied.

Le set se poursuit autour de ces longues suites, la plupart du guitariste mais aussi un bel exercice de style signé du contrebassiste Chris Jennings (''6h55'', jeu sur le 5 to 7) qui donne des ailes à Illya Amar, étalant un vocabulaire très approfondi, tirant un très beau parti de ce magnifique instrument qu'est le vibraphone dans l'attaque et le timbre, au cours d'un solo à l'impressionnisme excitant. Les couleurs très empreintes de jazz-rock et de fusion du répertoire sont ainsi filées par un son d'ensemble et des talents individuels qui en extraient une énergie vitale aux potentialités déjà bien exploitées, mais qu'on sent encore en train d'éclore, comme le prouve le crescendo d'intensité de l'ensemble du concert sur les deux sets. Nguyên Lê et ses musiciens parviennent à transcender cette identité de genre - et sa nature parfois datée - en proposant une musique à l'intense inventivité, à la manière d'un arrangement très ''zen'' de la variation Goldberg de Bach, qui dans sa sophistication (croisement de voix et bourdon de la walking bass de Jennings) interroge avec une candeur nouvelle le contrepoint.

Chris Jennings

Chris Jennings

John Hadfield

John Hadfield

Comme dans un rêve, cette musique fait surgir des étincelles, parfois encore à polir, donne à entendre des individualités à aimer, aussi pour la douceur et la profonde humanité se dégageant de ces êtres-là, mais surtout pour l'approche souvent traditionnelle de la mélodie, pour l'utilisation des effets de la guitare, pour l'attention portée au groove et aux interactions, pour les rêves...

Nguyên Lê : guitare / Illya Amar : vibraphone / Chris Jennings : contrebasse / John Hadfield : batterie

Photographie : Nathalie Lady-Millions

Texte : Pierre Tenne


 

 

 

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