L’anthropologue Roger Bastide (1898 – 1974), qui fut tant fasciné par le monde brésilien, et auquel Isabelle Leymarie fait souvent à juste titre référence, écrivait dans les années 1950 : "L’intérêt porté à l’étude des civilisations africaines en Amérique ne date que de quelques années. Il a fallu attendre la suppression de l’esclavage ; car, jusque-là, on ne voyait dans le nègre que le travailleur non le porteur d’une culture". C’est à l’expression de cette culture noire sous ses aspects musicaux, au long de plusieurs siècles, que s’attache l’auteur de Du tango au reggae. Si le titre peut sonner un peu accrocheur - voire racoleur sans néanmoins être trompeur - le sous-titre musiques noires d’Amérique Latine et des Caraïbes, lui, livre la vraie clef de lecture. Revenons un instant au titre avec moins de sévérité : «  tango » est là pour illustrer le genre musical le plus au sud de l‘Amérique Latine et «  reggae » pour monter jusqu’aux confins de l’Amérique du nord mais en restant inscrit dans ce que la géopolitique nomme "Amérique Latine".

Carnaval à Saint-Christophe

Carnaval à Saint-Christophe

Le pitch du livre : donner un aperçu des richesses et de la diversité des musiques noires plus méconnues que celles qui ont pris racine en Amérique du Nord en insistant volontairement, pour les valoriser, sur les musiques traditionnelles sans négliger pour autant les musiques populaires récentes comme le tango, le reggae ou le samba et la cumbia. Toute la première partie du livre brosse donc la dimension folklorique du temps des conquistadors jusqu’au début du XX° siècle avant que les musiques populaires n’envahissent les ondes. Cela se fait en abordant l’histoire musicale de chaque pays, ceux où la présence noire est forte (Cuba, Brésil, Caraïbes..), ceux où elle est moins visible (Pérou, Colombie, Venezuela…) et ceux où elle a disparu ( Uruguay, Argentine, Chili…). Chaque chapitre suit un peu le même déroulé : l’histoire de la traite, la date de l’abolition de l’esclavage, les origines géographiques africaines des esclaves ( bantoues ou autres), les dimensions spirituelles ( insistance sur les aspects animistes alors que de nombreux africains avaient une culture mahométane) , les relations complexes avec l’église et les autorités civiles et politiques, les veillées mortuaires, l’émergence des carnavals, les aspects économiques et sociaux, la description des chants et danses, celle des instruments et plus particulièrement des tambours ( qui ont toujours tenu un rôle central dans les zones de forte densité noire) et une ouverture vers les artistes qui marquent les années présentes. Dans le chapitre introductif, Isabelle Leymarie souligne le rayonnement solaire de ces musiques, la liberté de mouvement qu’elles impriment et elle ne manque pas d’affirmer, à raison, que la musique noire demeure un art populaire au sens véritable du terme et qui reste en constante évolution.

Orchestre à Sainte-Lucie

Orchestre à Sainte-Lucie

 On calcule que de quinze à trente millions d’esclaves sur plus de trois cents ans perdirent, dès le début de la traite, le contact direct avec la mère-patrie et durent se forger une nouvelle histoire et une nouvelle identité. Comme le soulignait Roger Bastide, la rupture ente ethnie et culture, la fragmentation et la déculturation de groupes entiers, oblitèrent leurs origines, et leur identité ethnique se désintègrera encore plus radicalement à la fin du XIX° siècle, après l’abolition de l’esclavage et la mort des derniers "purs" africains ( des esclaves débarquaient encore illégalement dans certains pays dans les années 1840 et les politiques abolitionnistes ne voient le jour que vers 1815 ; au Brésil, après la loi sur le «  ventre libre » de 1850, l’abolition n’est actée qu’en 1880).

Les premiers esclaves noirs furent amenés dans les Caraïbes dès 1502 et les deux principales régions de traite furent l’Afrique de l ’Ouest et la zone bantoue (Angola, Mozambique, Congo). Si le domaine sacré porte souvent l’empreinte twi, ashanti, ewe et yoruba, l’influence bantoue prédomine dans la musique profane mais il faut noter que très tôt des processus de syncrétisme, de créolisation s’amorcèrent. La musique reflète ce métissage et les brassages raciaux et culturels s’accentuèrent au XX° siècle avec l’accroissement des mouvements de populations et l’évolution des technologies.

Partout les blancs s’insurgèrent contre les tambours et les danses perçues comme trop lascives ou diaboliques. Très vite et dans la quasi- totalité des pays concernés, les esclaves se révoltèrent (les «  nègres marrons » comme au Quilombo de Palamares au Brésil) mais les maîtres constatèrent vite que la musique favorisait la production et ils encouragèrent les esclaves à chanter et à jouer du tambour et donnèrent la permission de se divertir puis l’autorisation de défiler et danser dans les rues le jour de l’Epiphanie.

Gombey

Gombey

 

Dans le chapitre conclusif, l’auteur note quela joie de vivre qui caractérise les musiques noires issues de l’Afrique masque les dures réalités nées de l’esclavage et que, de nos jours, un folklore de pacotille menace d’extinction des genres musicaux authentiques. Certes, écrit-elle, la revalorisation relativement récente du patrimoine d’origine africaine a permis une prise de conscience politique et aura servi de catalyseur dans le processus de décolonisation des mentalités mais il n’en reste pas moins impératif d’éviter les écueils de la world music imposée par l’industrie du disque.

Cet essai, qui ne cherche qu’à illustrer les évolutions musicales, présente le mérite de soulever un questionnement auquel il n’est pas toujours aisé de répondre ; sauf à être à la fois ethnologue, sociologue, psychologue clinicien, historien, politologue, musicologue et musicien et avoir vécu dans sa chair le fait d’être un paria. A la lecture du livre, surgissent les problématiques suivantes : comment mesurer le poids de l’histoire dans la géographie mentale ? quels sont les stigmates sur l’image de soi et la santé mentale ? comment définir l’identité culturelle, quelle schizophrénie sociale naît dans la relation perverse du maître et de l’esclave ? quid de la sexualité inter–raciale ? comment l’esclave a appréhendé la liberté reconquise à l’abolition de l’esclavage qui ne semble déboucher que sur du vide ? comment et pourquoi surgissent les ghettos et la violence ? Penser la complexité et la construction des représentations sociales sur le temps long de plus de trois siècles comme le fait le livre oblige donc à relire les relations ambigües du noir et du blanc (si l'on peut se permettre ces essentialismes...) sans oublier qu’il y eut aussi le carnage de la population amérindienne et qu’il ne serait pas inutile de revoir ce qu’il en est des relations de l’amérindien avec le blanc et le noir.

C’était une gageure de se lancer dans un essai voulant embrasser l’évolution de la musique sur tout un continent au long de trois siècles d’histoire. Il est donc normal qu’il n’y ait là que l’expression de lignes de forces dessinées à grands traits, en gros coup de pinceaux. Il ne faut donc pas trop s’attacher aux approximations (fréquentes parfois, comme dans le chapitre "résilien") et au name droping souvent aléatoire pour se dire que l’essentiel donne envie de plonger dans d’autres livres pour approfondir des points et en réfuter d’autres.

 

Steel drum et congas.

Steel drum et congas.

Chaque chapitre dédié à un pays en particulier présente un intérêt spécifique mais il en est certains qui attirent plus l’attention du lecteur comme ceux dédiés à Cuba, à la Jamaïque, à Haïti et la Martinique et la Guadeloupe, à la Colombie et au Venezuela, à l’Argentine et au Brésil. Il serait trop long et trop fastidieux de revenir sur le contenu de chaque chapitre ; il suffit de dire que Cuba est LE pays où palpite encore le cœur de l’Afrique et celui qui lègue des percussions comme les congas, timbales, claves, bongo et qui vit un million d’esclaves importés en 300 ans et d’ajouter qu’on a vite oublié que Buenos Aires fut un grand centre de vente d’esclaves, souvent d’origine bantoue. En Argentine, l’esclavage a été aboli en 1813 mais la disparition de la population noire s’explique par la mortalité infantile, la fièvre jaune, la guerre avec les nations voisines. On relèvera dans l’histoire musicale du pays les noms de musiciens noirs comme le pianiste Rosendo Mendizabal, auteur de l’emblématique «  El Enterriano », première esquisse du tango en 1897, du payador Gabino Ezeiza ( 1858 – 1916), de El Negro Ricardo qui fut le guitariste de Carlos Gardel, du merveilleux pianiste contemporain Horacio Salgan et du guitariste Oscar Aleman . C’est la tendance musicologique du moment de vouloir faire tomber le tango dans la musique noire : nous en acceptons le principe mais les racines noires sont aujourd’hui moins visibles que dans le candombe ou la milonga. Quid de la Colombie? La population noire est concentrée sur la côte Atlantique et sur le littoral Pacifique et la musique venue du folklore est très riche comme au Venezuela d’ailleurs qui compte 60 % de noirs dans sa population ;  le «  joropo » est la danse nationale sur un rythme ternaire avec superposition de rythmes binaires qui a subi une influence espagnole à la source et est joué avec harpe, cuatro et maracas.

Le chapitre sur le Brésil est donc celui qui pose le plus de problème à cause de certaines approximations : parler de "chorinho" au lieu de choro est très dépréciatif, le baiao n’a aucun lien avec le lundu, Cartola ne jouait pas du cavaquinho, Gilberto Gil et Caetano Veloso ne firent jamais partie du mouvement de la Jovem Guarda, Teca Calazans, Rosinha de Valença, Alceu Valença et Geraldo Azevedo ne sont pas liés à la musique de Bahia, etc. Ces approximations instillent parfois le doute, mais l'ouvrage d'Isabelle Leymarie constitue une invitation ambitieuse et à ce titre réussie à approfondir pour le lecteur ses connaissances de musiques souvent méconnues ; en se reportant sur d'autres ouvrages dont on ne peut fournir ci-dessous qu'une liste indicative.

Philippe Lesage

Isabelle Leymarie, Du tango au reggae. Musiques noires d'Amérique latine et des Caraïbes, Editions du Jasmin, Paris, 2016, 510p.

Tango Negro de Juan Carlos Caceres

Mémoires du feu d'Eduardo Galeano

Être esclave au Brésil de Katia M. de Queiros Mattoso

As Culturas negras no Novo Mundo d'Artur Ramos

Sociologie du Folklore brésilien de Roger Bastide

La musique à Cuba d'Alejo Carpentier

Genèse des musiques d'Amérique latine, de Carmen Bernand

Uma Historia da Musica Popular Brasileira de Jairo Severiani

A cançao no tempo : 85 anos de musicas brasileiras de Jairo Severiano et Zuza Homen de Mello

 

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