Michel Portal. ©Paul Charbit

Michel Portal. ©Paul Charbit

C'est presque le printemps, et Sons d'Hiver s'est achevé il y a plus de deux semaines : tous nos articles, compte-rendus de concerts et entretiens sont à retrouver dans notre bilan de ce toujours beau festival!

Nous vivions, il y a deux semaines, les quelques derniers jours du Festival Sons d’Hiver, pour la promotion des plus libertaires musiques que le jazz ait jamais enfantées. Libertaires par rapport aux références des Ornette, Sun Ra et autres Albert Ayler ? Même ! Hamid Drake, Michel Portal, Muhal Richard Abrams sont de ceux qui font la part belle au desiderata de ce festival : l’ouverture. Autrement, l’idée aurait pu se fourvoyer. Non ce ne fut pas le cas à certains moments, mais j’eus néanmoins le bon plaisir d’assister à des grands moments d’improvisation… mémorables ! En guise d’une subjective rétrospective, extirpons, en terme d’ ''ouverture'', la substantifique moelle des lives de clôture proposés à la Maison des Arts de Créteil : de la sincérité en grande pompe, et parfois d’évidents écarts commerciaux. Passons.

Vendredi 19 février. Malaise de voyageur sur la ligne 8. Mon impatience se faisait grandissante à mesure que le retard se creusait. Allai-je assister au dernier quart d’heure de Tony Allen venu rendre hommage à l’un des chouchous du hard bop, Art Blakey ? Le contraire aurait été inconcevable. J’arrive sur le spot avec près d’une heure de retard. Entrée en salle, trouvaille d’une place bien en hauteur. Un auditoire en émoi dans une pièce presque comble, enrichie de la venue des derniers retardataires, comme moi victimes des aléas trop quotidiens du métro. Ruminèrent alors les premières notes de ce qui allait être l’avant-dernier morceau de ce show : « Moanin’ ». « Bonne synergie de groupe », me dis-je d’abord; un quartet en proie à une véritable élégance jazzistique, comme adressant un sourire respectueux à celui qui fut l’âme fondatrice des Jazz Messengers - un génie, à n’en pas douter. Puis l’impression d’une mince prise de risque m’explosa au visage, comme ces fois où l’on se persuade d’être un guérillero de la tise avant de se rendre compte que le sol tangue plus que de raison...

Michel Portal. ©Paul Charbit

Michel Portal. ©Paul Charbit

 

Alors que, dans le jeu du saint-patron des afrobeateur, suspendant sa main droite pour appuyer les déplacements de sa gauche, je percevais tout l’intérêt de l’africanisme efficace et percutant - se différenciant des esthétiques rythmiques effrénées et virtuoses propres au jazz -, je me trouvai confronté à un état de fait tout simple : s’il est inventeur d’un style de jeu unique et très adaptable, Tony Allen n’est sans doute pas un furibond du jazz au sens swingant du terme, ni même le genre de drum-maestro osant s’exprimer au-delà de ses tripes et de son aisance, comme l’ont fait, toujours de manière très africanisante, des batteurs tels Blakey, Tony Williams, Roy Haynes, Steve Reid, Elvin Jones, Pheeroan akLaff, ou encore Hamid Drake pour parler d’un autre grand monsieur présent à deux reprises lors de ce festival ; ces dernières, au bas mot, hallucinantes.

Le constat se fit plus frappant quand s’initia le dernier titre, et sûrement l’un des plus historiques : « Drum Thunder Suite ». Roulement sur le tom basse, grondement de la contrebasse, piano hypnotique à la Herbie Hancock et claquements de mains du public… Comment ne pas dire cela entraînant ? D’aucune manière, car cela justement était efficace. Rassurez-vous, je ne suis pas peau de vache pour un sous. Permettez seulement que je m’explique : une heure de retard et d’impatience pour voir mes papilles auditives se contenter d’agréables crescendo et decrescendo, mais exempts d’audace. Très peu pour moi !

Vernon Reid. ©Paul Charbit

Vernon Reid. ©Paul Charbit

 

Bon. Comme je suis un honnête joueur, et de nature plutôt précautionneuse, j’eus l’idée, afin de conforter mon impression, d’aborder mon voisin de fauteuil, soixante-huitard ayant déjà eu la chance - que dis-je, l’aubaine - de voir le seul vrai Blakey en live : « incomparable », m’a-t-il confié. Pour faire court de notre rencontre, Blakey c’est la force subtile du hard bop : virevoltante, tournoyante, virtuose (pour ceux qui auraient fait l’école buissonnière du jazz, faisons la piqûre de rappel du Percussion Ensemble : plus que du rythme, une transe). Allen, c’est le groove martelant, le mouvement simple, nécessaire. Peut-être trop simple et nécessaire pour dignement rendre, en son nom de batteur, l’hommage qu’il faudrait et que, pour ma part, je ne conçois que très difficilement. C’est dit. De la même manière qu’il serait politiquement incorrect de comparer la démarche à celle d’un Charlie Watts s’attelant à reprendre Buddy Rich dans un univers parallèle. Par ailleurs, pouvait-il en être autrement ? Je m’égare…

Fort heureusement, un lot de consolation m’attendait… De ceux qui vous restent gravés en mémoire, et qu’aucun Alzheimer ne pourra jamais altérer ! Je n’avais jusqu’à présent pas perçu un traître écho négatif des concerts de Michel Portal, sans pour autant avoir un jour pu vérifier le dithyrambe par moi-même. J’attendais donc patiemment que s’écourte le temps de l’entracte, déblatérant de choses et d’autres avec mon voisin de siège - vous l’avez compris, riche de ce genre d’anecdotes qui vous rendent jaloux. Quelques minutes plus tard, les lumières se tamisèrent et le quintet de Minneapolis entra en scène : Michel Portal à la clarinette basse (alternant par la suite avec le saxophone), Tony Hymas aux claviers, Vernon Reid à la guitare, Sonny Thompson à la basse et Stokley Williams à la batterie - remplaçant alors Michael Bland, non sans nous réserver un programme jouissif, des plus tonitruants et abasourdissants. Voilà quinze piges qu’ils ne s’étaient pas produits ensemble… Suspens.

Michel Portal et Tony Himas. ©Paul Charbit

Michel Portal et Tony Himas. ©Paul Charbit

Avant que la légende octogénaire du jazz français ne prenne part au jeu, le ‘La’ fut donné par son groupe dans une ambiance lysergique soupesant le plus alambiqué funk qui soit : drumming aux balais appuyant les pédales à effet de guitare et le psychédélisme assuré du pianiste. Au deuxième morceau, la claque. Et la douleur ne fit que s’accroître au fil des titres, jusqu’à l’apogée des rappels. Du Portal à la sauce James Blood Ulmer : point d’autres mots ne sauraient exprimer une si poignante cavalcade de déstructuration… Puis d’épisodiques et toujours personnelles restructurations : un soupçon de soul, colorée çà et là par les chants de Sonny Thompson et Stokley Williams, une lichette de Mingus (« Goodbye Pork Pie Hat »), le tout parsemé sporadiquement d’un éthéré parfum de romance. Une heure durant, j’assistais aux délires hallucinés mais remarquablement maitrisés de cinq jeunes délurés (oui, certains restent jeunes à 80 ans) avec les yeux d’un hibou sous acide. Et, j’en repartis conquis. Pour ne pas dire heureux.

Le lendemain, mon impatience battait la chamade devant la venue imminente de trois pontes respectifs du blues, du gospel et du funk : Raphaël Imbert, Naomi Shelton et le Hypnotic Brass Ensemble. J’arrivai cette fois bien en avance, et en galante compagnie. Programme attrayant de par son aspect plus populaire que celui des semaines passées, qui sonnait comme la promesse d’une soirée enluminée de bonnes intentions… et de groove. Hélas, chaque témoignage stéréotypé de ce qu’est la musique afro-américiane, allait me laisser le goût âpre de l’aisance déconcertante, palliant toute la recherche d’expressions libertaires présentes à foison lors des précédents shows du festival. J’aspirais néanmoins à me prendre au jeu de la simplicité, justifiant les prémices de mon enchantement ébrieux par la récente écoute du nouveau-né bien formé d’Imbert, Music is my Home, pavé d’un goût prononcé pour la rencontre ethnographique; ici, entre le deep south traditionnel des States et le jazz made in France. In fine, un constat s’imposa de lui-même : la musique populaire actuelle ne laisse que peu d’espace à l’expressivité individuelle des musiciens - si ce n’est celle d’un Raphy Imbert toujours aussi virtuose ! - et souffre parfois d'un soupçon de sincérité limitée par sa structure; de fait, moins propice à offrir l’étonnement convoité par tout jazznerd.

Big Ron Hunter et Alabama Slim. ©Bruno Charavet

Big Ron Hunter et Alabama Slim. ©Bruno Charavet

 

Abrégeons alors ma neurasthénie de jazz fan orthodoxe pour cette teintée de blue notes - par ailleurs déguenillée par la voix atone de Marion Rampal - pour mieux parler de réconciliation. Celle entre le free de Chicago et sa descendance : une groove spicy sauce quasi néo-orléanaise. Ou plutôt que de réconciliation, parlons d’héritage. Sons d’hiver avait ouvert les portes de sa nouvelle édition avec un live d’entrée mémorable : Muhal Richard Abrams, fondateur émérite de l’AACM qui, en son sein, accueillait les plus grands fers de lance de la free music de Chicago - Henry Threadgill, Anthony Braxton, Jack DeJohnette, Lester Bowie, Roscoe Mitchell ou encore Wadada Leo Smith. Samedi 20 février, le festival fermait ses portes avec le Hypnotic Brass Ensemble; soit neuf musiciens dont huit d’entre eux sont les rejetons de l’un des plus illustres membres de l’AACM, j’ai nommé Phil Cohran - aka. ex-trompettiste de Sun Ra mais aussi frontman de l’Artistic Heritage Ensemble dont on se souvient l’incroyable mémorial rendu à Malcolm X en 1968. Quoi de plus opportun pour renouer l’histoire de la great black music ayant ouvert le festival?

Formé à ce qui semble être la meilleure des écoles musicales, le brass band offrit donc, à ma comparse et moi - et à un public en grande partie dressé sur ses pieds -, une heure d’embardées cuivriques synchronisées au galop du headbanging et du déhanchement. Je ne sais si les morceaux me paraissaient alors courts tant il est difficile de voir s’étendre dans la durée un tel déferlement d’énergie, ou si, parce que simplement, les plus agréables moments de vie sont ceux qui nous paraissent les plus courts. Dans le doute, j’eus mieux fait de pencher vers la deuxième réponse… et de rentrer chez moi habité par les paroles d’un certain Shakespeare : « Celui qui meurt cette année en est quitte pour l’an prochain ». J’avais hâte.

Alexandre Lemaire

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