Gwilym Simcok au piano, Céline Bonacina aux saxophones, Chris Jennings à la basse et Asaf Sirkis à la batterie.

Gwilym Simcok au piano, Céline Bonacina aux saxophones, Chris Jennings à la basse et Asaf Sirkis à la batterie.

 

Que se passe-t-il au troisième set ? Le gros des troupes s'en va, qui reste ? Etrange idée, d'ailleurs, que ce troisième service anti-banlieusards... Deux, c'est le bon chiffre. Le quartet de Céline Bonacina s'est-il égaré dans un solo monkien de Gwilym Simcock ? une rythmique binaire sur les peaux des toms de Asaf Sirkis ? Qui sait, Chris Jennings a pu balancer un blues à l'ancienne... On n'en sait rien, le troisième set pour les oiseaux de nuit.

Si on suit la logique, ce troisième set imaginé à l'inverse des deux premiers dut être bien mauvais. Car avant de laisser divaguer l'imaginaire et le phantasme, le public d'un Sunside remarquablement fourni en a eu pour ses tympans. Et son argent, tant qu'on y est, ce qui est loin d'être négligeable en temps de crise économique. Céline Bonacina, c'est d'abord le choix d'un instrument : le baryton, qui oblige les journalistes, forcément en manque d'inspiration, à saluer le contraste entre la taille au garrot du presque plus grave des enfants d'Adolphe Sax et le gabarit de celle qui souffle dedans. Et il faut avouer que contempler Céline Bonacina la fluette agripper le baryton, parfois au moment même où elle porte le soprano est en soi un spectacle qui vaut le coup d'oeil.

Céline Bonacina, ses saxophones et son crystal blouson

Céline Bonacina, ses saxophones et son crystal blouson

Pour le coup de tympan, la jeune saxophoniste n'est pas en reste : dès le liminaire ''Smiles for Serious People'', elle prend un solo ébauchant la charpente de sa musique, entre insistance mélodique tout à la fois lyrique et sinueuse, et gros volume pour exploiter la puissance toute charnelle de l'instrument. Un peu de Gerry Mulligan avec un zeste de Pepper Adams, en un mot. Bonacina fait évoluer la matière sonore entre des pôles forts lointains qu'elle relie avec grâce et avec le goût obsessionnel de la note juste, parfois répétée longuement. Ainsi jouées, les obsessions n'ont guère que du bon. Si bien que dans l'esthétique qui est la sienne, copieusement in, la saxophoniste explore pléthore d'univers et de sonorités, mis à profit par les vices arithmétiques de l'orchestration.

Céline Bonacina et Gwilym Simcock, "Two Sides"

Céline Bonacina et Gwilym Simcock, "Two Sides"

 

Un peu de calcul mental : un quartet, c'est quatre musiciens tout ensemble. Celui-ci sait y faire, dans cette dimension collective, comme sur le thème d' ''On the Road'', dédicacé aux musiciens en tournée. Mais ce quatre se décompose, le plus souvent en un plus un plus un plus un. Ce que ces quatre-là savent additionner, au cours de soli rarement décevants, et plus souvent encore emballants. Parfois, un quartet peut aussi trouver le bon goût de compiler d'autres sommes : deux plus deux plus trois plus un plus quatre plus deux etc. Et alors, on a l'infini : magnifique duo avec le batteur Asaf Sirkis sur ''Child Mood'', piano et batterie plus hétérodoxes sur un ''Crossing Flow'' tentant avec succès le out mêlé aux rythmiques binaires, confrontations de microscopiques cellules mélodiques entre le saxophone, le piano et la batterie (''Two Slides'')... L'infini, on vous dit.

Calculs d'apothicaires célestes qui seraient fort malvenus s'il n'y avait de solides algébristes pour en tenir le compte : la divine surprise de la soirée reste le batteur Asaf Sirkis, au sourire contagieux au-dessus de ses fûts caressés par passion toute la soirée. Le batteur délaisse bien souvent les peaux pour s'aventurer vers les sons métalliques de la batterie, parcimonise la caisse claire pour la faire jaillir là où ne l'attend plus, effleure, déflore, esquisse, guide les troupes avec une distinction rare à une époque où tant de batteurs oublie le swing et la délicatesse pour les tonitruements binaires et bourrins. Une variété de style qui libère entièrement les autres musiciens, notamment Bonacina qui a toute latitude pour faire exploser les milles facettes de son instrument : ainsi le thème polyphonique de ''Trails in the Sky'', techniquement époustouflant, qui fait s'entrelacer les basses et la mélodie dans les aigus, et combien de Céline jouaient alors ?

La section rythmique, avant le troisième set

La section rythmique, avant le troisième set

Asaf Sirkis

Asaf Sirkis

 

Le reste de la section est au cordeau de ce talentueux et cosmopolite quartet  : le mancunien Gwilym Simcock, amateur de virtuosité et de shuffles au swing efficient, insuffle ses harmonies ouvertes avec une générosité maline qui ne l'empêche pas de s'écarter de son esthétique parfois pop, toujours rusée. Sa composition ''Shanty'' détourne le genre traditionnel du chant de marin dans un rythme bien trop lent, pour en magnifier la mélodie et ouvrir l'exercice de style à un exercice de jouissance, en ballade marine... Enfin, puisqu'il faut bien conclure : Chris ''Slide'' Jennings, la basse discrète et également pénétrée de ligne claire et de chiaroscuro, le drive indéniablement là, troublant, serein. Quiet.

Le reste de cette belle soirée appartient au merveilleux univers des troisièmes sets, délaissé pour une fois aux oiseaux de nuit par fatigue et excès de chopine. De ces deux premières parties demeure le souvenir d'une vive surprise, plus évidente encore en concert qu'en album, mais cela est si souvent le cas... Surprise partagée par un public conquis d'avoir (re)découvert une voix forte et originale d'un jazz qui pour l'être moins, original, n'en demeure pas moins pétri d'explorations sincères et hasards heureux. Le baryton s'amenuise, Céline grandit de souffler si juste, souffler puissante, encore souffler... Minuscule baryton, tout juste un outil, ceux dont on fait la belle musique. Souffler... Rire beaucoup ! Et le plaisir. Et de souffler, jouer, rire et explorer ; Céline Bonacina ce soir n'était pas si menue.

Pierre Tenne

Celine Bonacina au Sunside – 5 mars 2016

Et un grand merci à Nathalie Lady-Millions pour les magnifiques photographies comme pour l'invitation et la découverte!

En bonus :

Les Crystal pompes de Céline Bonacina!

Les Crystal pompes de Céline Bonacina!


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