Jacques Mahieux, à gauche, avec son trio MTM.

Jacques Mahieux, à gauche, avec son trio MTM.

Ce qu'on peut rater de trucs. Une petite aprem et c'est tout au Perreux-sur-Marne. Alors que la Biennale est de ce genre de festival condensé. Deux jours, trente-cinq musiciens. Je ne parlerai donc pas de Jan Lundgren, Lisa Simone, Osiris, Antonio Placer, tous les autres. Plus grave, je ne parlerai pas de Jacques Mahieux, décédé subitement quelques heures avant son concert. Ça aurait été bien, pourtant... Un peu plus de temps, s'il vous plaît.


Le temps qu'il fait sur les bords de Marne : il est beau. Et le temps du retard, une bourre de quelques minutes suffisantes pour louper le premier morceau de Smoking Mouse, duo accordéon et trompetteS qui ouvre la journée. Je ne parlerai pas non plus de ce premier morceau. Tout ce qu'on peut rater...

J'arrive sur ''Nebula'', titre bien nommé : Anthony Caillet souffle de pesantes fondamentales à l'euphonium et laisse Christophe Girard se dépêtrer dans son solo d'accordéon, avec tout cet espace ça doit être dur. Mais tout va bien. Ils inversent, ça continue d'aller ; de plus en plus nébuleux. L'euphonium, c'est quand même un sacré instrument. Dans les bras musclés et déliés d'Anthony Caillet, un bébé bercé avec tendresse et une très grosse voix. Anthony Caillet en fait un peu tout ce qu'il veut de ce sacré instrument, comme cette respiration continue sur ''Finish'' le mal-nommé – ça n'était pas la fin, ndlr – utilisée pour façonner des sons d'exotique indécision. Presque, on eut dit des chants ditoniques tibétains.

 

 

Anthony Caillet et son euphonium à gauche, Christophe Girard et son accordéon à droite.

Anthony Caillet et son euphonium à gauche, Christophe Girard et son accordéon à droite.

Le duo joue avec un plaisir évident les compositions de l'accordéoniste Christophe Girard qui constituent leur jeune répertoire. Dans ce dernier, on trouve : un gros travail sur les timbres, qui fait souvent reprendre les thèmes par chacun des instrumentistes pour en explorer la matière mélodique (''Fixed''), une sophistication harmonique de l'écriture qui fait belle la part de la virtuosité, et on ne s'en plaint pas. Beaucoup d'effets également, souvent efficaces : crescendo ostinatés, ostinato crescendisés, modulations, groove associé à un lyrisme très ouvert, beaucoup de choses fort bien conçues, qui surtout donne à entendre des échappées marquantes, notamment ce solo dément de Girard sur ''Impedance'', proprement scandaleux.

Au mitan de cette après-midi, je prends le temps de contempler le centre des Bords de Marne, bâtisse posée au bord de l'affluent de la Seine. Vous savez, haut style jacklangien. Impersonnel, indatable, géométriquement floue, on sait pas trop. Mais belle salle, et puis à voir les vieillards et les gosses cohabiter, ça doit quand même marcher ce lieu. Allez comprendre.

Le second duo de l'après-midi : Ortie. Ultime vergondé de la rédaction, ignorant l'orticulture, tout le monde m'avait dit « tu verras pov tâche, Ortie, c'est vachement bien, c'est trop beau » et patati. Du coup, j'avais une furieuse envie de dire que non, c'est pourri. On ne se refait pas de son imbécillité comme ça. Très content, j'entend alors Grégoire Gensse faire sur son piano bien des choses qui me déplaisent ; soit un aménagement très savant d'idiomes diverses qu'il parvient, avouons-le, à faire sonner sereinement : dans un vocabulaire très in, le jeune pianiste claque de gros clusters, fait intervenir un bruitisme un peu patachon à mon sens. Et j'en viens à me demander si cela, c'est du brillant, ou du cochon.

 

Mauvaise nouvelle en revanche, Elodie Pasquier est une clarinettiste incroyable. A tous les points de vue : l'ostinato à la basse sur le deuxième titre du set, le trico modal sous forme d'arpège, une expressivité d'une densité rare, une attaque qui rappellerait presque plus le saxophone mais on entend plus assez de clarinettes donc c'est peut-être pour ça et c'est bien dommage tant c'est beau la clarinette et je parle de la clarinette soprano pas de la basse qu'alors on voit de plus en plus mais ce n'est pas le cas de la soprano qui est tout de même un bien bel instrument et c'est bizarre qu'il y ait si peu de ça mais bon passons, des improvisations tirant vers le bel âge du free (Ayler, ndlr), des références harmoniques éphémères mais magistralement placées : pentatoniques asiatiques, références au maqam des traditions arabo-andalouses, etc.

Ainsi en un mot comme en deux, Elodie Pasquier, c'est pas mal de la bombe. Et Ortie de m'obliger à tempérer ma volonté pédante de distinction. Raaaaaaahhh ! Dans la démarche du duo comme dans la richesse de ces compositions s'esquisse une musique qui dépasse allègre le téléphonage évoqué ci-dessus. Gensse, naja ondulant une danse imprévisible, finit par m'étouffer dans ses arceaux : son piano arrangé, il s'épanche dans un passage de musique totalement concrète fondu avec un ostinato de la clarinette, franchement cool. Plus impressionnant, ce long solo lors duquel il fait parler toute la percussivité qu'il peut injecter à son jeu pour développer un volume sonore assassin et enthousiasmant. Au sens grec : un petit génie qui vous prend aux tripes. Plus que les accords ouverts au lyrisme un peu moins évocateur pour moi. Mézigue.

Ortie en technicolor.

Ortie en technicolor.


Donc, c'est très bien, solide. Je vais pas pouvoir me moquer de la rédac. Mais pour nuancer, une question : dans cette volonté de mêler tant de musiques et d'idiomes, de faire alterner le groove le plus con du monde (et con, ça peut être très bien) avec des ramifications bien plus sophistiquées, entrecoupées de bruitisme et d'harmolodie fort free, et tant de choses ; où se trouve la frontière avec l'exercice de style ? Et est-ce grave, d'ailleurs, l'exercice de style ? Docteur ? Quelqu'un ?

Certainement pressé, les deux musiciens d'Ortie étêtent le rappel. Comme eux je n'ai déjà plus beaucoup de temps. Un peu gêné, je traîne, en tapinois aux bords de Marne. Je n'irai pas voir la conférence de Xavier Prévost sur les mutations du jazz. Je vais prendre le train. Il fait froid mauvais temps. Content de n'avoir pas plus vu cette Biennale, car il est des musiques qui sustentent, et ces deux duos en font indubitablement partie. Ce qu'on peut voir de trucs, alors... Grand comme le monde, une aprem au Perreux et quatre musiciens ! foule de notes et de vies judicieusement choisies.

Pierre Tenne











Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out