Philip Glass & Robert Wilson, Einstein on The Beach, Théâtre du Châtelet/Opus Arte

 

C’était il y a quarante ans, le 25 juillet 1976, au Festival d’Avignon. Le public découvrait un opéra en quatre actes d’artistes américains encore méconnus : le compositeur Philip Glass, l’homme de théâtre Bob Wilson et la chorégraphe Lucinda Childs. Plein les mirettes, plein les oreilles. Des images d’une beauté formelle inouïe. Une scansion sonore hypnotique inattendue. Une forme d’avant – garde prenait le pouvoir, pour longtemps. De nos jours, Bob Wilson est souvent invité par le Théâtre de la Ville et, fin octobre, le Théâtre des Champs Elysées proposait sa mise en scène de L’Opéra de Quat’ Sous de Bertold Brecht et de Kurt Weill ; les BO de Philip Glass (entre autres, The Hours de Stephen Daldry, Kundun de Martin Scorcese) n’ont échappé à personne. Le dvd chroniqué offre la reprise de l’opéra Einstein on The Beach présentée au théâtre du Châtelet en 2014 (comme toujours, je m’y étais pris au dernier moment et il ne restait que deux places derrière un pilier ; le dvd est donc une aubaine !).

Plein les mirettes, plein les oreilles. Des images saisissantes, un embrasement, un étourdissement, un jeu de l’esprit qui emporte comme une partie de jeu de Go : on ne sait pas où on va, où cela mène mais on est soulevé, loin, ailleurs, dans la lecture d’une allégorie de la modernité technologique autour de la figure énigmatique d’Einstein.

Un premier conseil : calez-vous bien dans un profond fauteuil ; Einstein on The Beach est un opéra en quatre actes et il faudra se munir de patience. Second conseil : jetez au loin toute idée de narration logique au risque de perdre pied et de trouver cela aussi long, verbeux et bavard qu’un roman de mille pages de Thomas Pynchon. C’est simple, il faut s’immerger et se laisser porter par les images bleutées, par les microcellules rythmiques et par les chiffres et notes égrenées par des chanteurs aux gestes mécaniques (une grande partie des textes est puisé dans les écrits de Christopher Knowles, un jeune autiste féru de mathématiques). Cet opéra, radicalement différent et qui propose un théâtre non narratif loin du monde du récit hollywoodien ou de l’opéra vériste, devient le réceptacle de nos projections, de nos peurs et de nos fantasmes en ces temps troublés.

Que vient faire Einstein dans cette affaire? L’opéra n’invoque pas de manière factuelle la vie du savant. Ce n’est pas un biopic, il convoque l’aura plus que la réalité physique pour souligner les traces qu’il a laissées dans notre inconscient collectif. C’est l’évidence, son nom et sa théorie sont entrés dans le langage courant ; son visage et sa prestance, ses citations, son image de héros sont des éléments fondateurs pour les générations de l’ère atomique et un rien suffit pour évoquer le génie : une moustache, une chevelure folle et grisonnante, un pantalon de toile grise, des bretelles sur une chemisette blanche. Et un violon, naturellement. Dans la pièce, Il joue du violon, tire la langue, explique le principe de relativité en prenant l’exemple du train. Soit quelque chose qui relève d’un rituel mais ce qui est finalement en jeu, c’est l’exploration de sensations diffuses nées d’un inconscient culturel collectif récent portées par des gestes, des images et des sons. Et les créateurs, en faisant le choix de la formule du cadre formel et traditionnel de l’opéra, trouvent un vecteur idéal pour sonder les profondeurs de l’âme humaine et les questions existentielles qui fondent le monde.

En quoi la musique de Philip Glass est–elle en symbiose avec le livret et les habillements visuels conçus par Bob Wilson ? Comment expliquer que certains continuent à se montrer rétifs à Einstein On The Beach qui projetait sur le devant de la scène la musique répétitive que d’aucuns dénomment minimaliste ? En fait, sous des oripeaux répétitifs qui peuvent taper sur les nerfs, la musique s’inscrit dans un processus complexe : «  comme Bob Wilson étend le théâtre dans l’espace et le temps, déclare Philip Glass, je projette ma musique dans le temps et l’espace. ». Et d’ajouter : «  dans ma musique, il n’y a pas de répétition, il y a toujours une progression qui s’inscrit dans une combinaison d’actes qui sont en déplacement contant ». Il faut bien l’admettre, cette technique d’écriture crée une rythmique fabuleuse et explosive largement inspirée de la musique indienne (Philip Glass a étudié avec Ravi Shankar) et elle inscrit l’auditeur dans une autre temporalité.

Et puis, il est des tableaux d’une beauté à couper le souffle. Qu’on se reporte aux «  Knee Plays » (prologue intermèdes et épilogue) ainsi qu’à la longue scène de «  Building » où le saxophone y est en majesté sans omettre les Field Dances.

La musique est interprétée par l’excellent Septet de Philip Glass (synthés et instruments à vent dont les sons sont amplifiés, altérés et mixés). Elle n’a pas manqué de marquer les esprits, jusqu’à David Bowie et aux contempteurs des musiques actuelles où l’électronique prévaut.


Comment

Member Login
Welcome, (First Name)!

Forgot? Show
Log In
Enter Member Area
My Profile Not a member? Sign up. Log Out