À l’origine, je me préparais à décortiquer les samples d’un autre artiste. J’avais mon sujet, je m’étais replongé dans les disques itou, et.. pouf ! Je suis passé devant une galerie où sont exposés des clichés d’Alain Bizos, ça a changé la donne. Alain Bizos est un artiste-photographe-reporter qui a notamment participé à la fondation de Libé. Il a aussi bossé pour Actuel pendant un bon moment. Proche de son sujet, c’est ce qu’on pourrait dire du bonhomme, qui a pris les fameuses photos de Mesrine pendant sa cavale. Concernant les photos exposés à la galerie Mayday, rue Quincampoix, on y voit quelques légendes du Hip Hop old school. La bobine qui vous regarde sur la majorité des photos présentées est celle d’un homme aux idées larges, qui a théorisé ce qu’était le Hip Hop dès ses premiers soubresauts, dans le Bronx. Il lui a donné des valeurs d’ouverture, un discours, et surtout une réelle portée à l’international. Entre quelques danseurs, dont le légendaire Mr Freeze, quelques graffitis de Keith Haring et Futura 2000, se dresse le grand lion Bambaataa. Une petite voix me dit “tiens, Bam ! Ça c’est un super sujet ! Y’a du grain à moudre !”. Et comment !

Plonger dans la discographie d’un mec comme ça c’est la porte ouverte à beaucoup, beaucoup de butinages et de longues séances geek. Beaucoup de lectures, sur un contexte social, politique et musical fascinant: la naissance du Hip Hop. Beaucoup d’interviews, d’histoires parallèles, et bien sûr, beaucoup de disques.

De son rôle de médiateur inter-gangs dans le Bronx des années 70 à son influence capitale sur la musique dans les années 80, suivre le parcours du fondateur de la Zulu Nation donne un peu l’impression d’être au croisement de tout ce qui fait cette époque. Et on ne peut pas évoquer ses musiques, ses sources, ses références, sans les lier à des anecdotes où on retrouve quelques autres grandes figures historiques du Hip Hop, bien sûr, mais pas seulement.

Arrêtons nous sur quelques pierres angulaires de sa discographie, qui commence très tôt sur un label pionnier :

  1. Après l'annonciateur King Tim III du Fatback Band, Sugarhill Records sort “Rappers Delight”, de Sugarhill Gang, et est, de fait, la première maison de disques à produire du Hip Hop en se servant de cette étiquette. Ce tube est un pur produit du label, qui a créé le groupe en studio. L’idée: vendre sur 12 pouces l’esprit festif, ouvert, des fameuses Block-Parties qui rythment la vie du Bronx depuis déjà plusieurs années. On date la première fête Hip Hop à 1973, et depuis la coupure d’électricité de New York de 1977 où pas mal de pillages ont permis aux mélomanes du Bronx de s’équiper en matériel, les soirées pullulent.

Résultat d’un besoin de rassemblement autour de valeurs positives et unificatrices, ces événements mettent déjà en relation et en scène tous les langages et pratiques qui font le Hip Hop: le rap, la danse, le graffiti et le DJing.

Afrika Bambaataa, que tout le monde suit depuis le début de son activité de DJ et comme fondateur de la Zulu Nation, tient à transmettre un discours chargé de valeurs fortes. Par tous les moyens ludiques et politiques, et bien sûr musicaux.

Le succès du tube du Sugarhill Gang a éveillé les producteurs, et parmi eux, Paul Winley qui approche Bambaataa - après avoir fait "Rhymin' & Rappin'" ses deux filles, Tanya et Paulette.

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Afrika Bambaataa par Alain Bizos, 1983

Rapidement, en 1980, un disque est enregistré pour Paul Winley Records où Bam et sa bande promeuvent la Zulu Nation et ses valeurs. Derrière: le groove imparable du groupe de studio du label, le Harlem Underground Band, où a joué notamment le jeune George Benson, mais qu'on retient surtout pour le break de batterie d'Earl Williams sur "Smokin' Cheeba Cheeba" - 1976.

Bam a déjà une réputation. Celle d’une personne qui ose sortir des sentiers battus. Curieux, c’est un digger qui privilégie la diversité musicale au travail technique, comme le break beat dont la grande figure est DJ Kool Herc. Et il a du flair.

La rencontre de Tom Silverman, patron du label Tommy Boy, va être fructueuse. Avec les Jazzy 5, il signe son deuxième disque. Cette fois-ci, pas de groupe, mais Arthur Baker, qui suit ses intuitions. Pour “Jazzy Sensation”, contentons nous de reprendre LE beat du moment (Funky Sensation, de Gwen McCrae).

Pour la suivante, Bam suit une idée autrement plus novatrice : il se souvient avoir acheté Trans-Europe Express de Kraftwerk chez un disquaire Downtown et la sortie récente de Numbers, au beat ravageur, scelle l’idée du repiquage.

Il n’y a pas de sampling ici, tout a été rejoué par Baker. Mais on voit poindre d’autres références dans les textes. Entre des clins d’oeil à une solide culture funk et des beats électro futuristes, le Hip Hop a trouvé une bande son à la hauteur de son discours positif.

Au moment de la sortie de Planet Rock, Bambaataa est déjà un DJ réputé au-delà du Bronx. Les soirées de Kool Lady Blue au Negril, puis au Roxy, à Manhattan, assoient les fêtes Hip Hop dans le paysage de l’avant-garde New Yorkaise. Les b-boys impressionnent par leur style, leur attitude, séduisent les branchés du moment.

On peut noter à ce moment le rôle d’un journaliste français qui s’est installé à New York pour suivre ce mouvement. Bernard Zekri va participer de la résonnance du Hip Hop à l’international - et surtout à Paris - en organisant la tournée New York City Rap en 1982, où Bambaataa partagera l’affiche avec notamment Futura2000, Grandmixer D.ST, le Rock Steady Crew ou Kool Lady Blue. Il y a eu des flops. Mais c’était l’occasion de faire de la promo et de mettre sur disques des collaborations marquantes.

Sur Celluloïd Records, le label super avant-gardiste du français Jean Karakos dont l’oreille attentive écoute les intuitions de Bernard Zekri, on enregistre quelques unes des pièces mémorables des débuts du Hip Hop: “Change The Beat” de Fab 5 Freddy et Beeside, “The Roxy” de Phase 2, et bien sûr Bambaataa, qui pour l’occasion s’entoure d’une nouvelle formation, Time Zone.

Pour leur titre “Wildstyle”, sorti en 1983, ils reprennent la musique d’un groupe allemand, Wunderwerke, que Rusty Egan, du groupe Visage, a fait découvrir à Bam. Rusty Egan ? Ouais, c’est bien le DJ du Blitz Club, l’institution super select du clubbing anglais menée par Steve Strange - qui nous a quittés il y a moins d’un mois.

Sur cette piste, suivant la ligne de basse crée par Rusty Egan et mêlée à la musique de Chic, on retrouve celle qui a fait le succès de Planet Rock, Trans-Europe Express de Kraftwerk. Wildstyle crystallise des rencontres entre l’avant garde Hip Hop du Roxy et celle bien installée de la scène post-punk de Londres, une source “classique” d’Afrika Bambaataa (Kraftwerk) qu’il reprendra encore à l’avenir, et bien sûr la France, avec Celluloïd et ces paroles de Beside “qu’est-ce que c’est ? C’est le Wild Styyyle”.

Quand on pense au chemin parcouru par Bam en moins de 10 ans, de la première block party montée dans un contexte et un quartier que personne ne regarde, le Bronx, à l’épaisseur des histoires dont témoigne un titre comme Wildstyle, on peut se dire que Bam a déjà réussi. Le Hip Hop et sa philosophie ont traversé les mers, et l’intuition de Malcolm McLaren, businessman accompli, lorsqu’il montre un vif intérêt pour ce mouvement dès l’aube des années 80, trouve une illustration symbolique dans le titre le plus mémorable de Time Zone, featuring avec John Lydon des Sex Pistols, “World Destruction”. On a en tête le titre de Futura 2000 et des Clash, ainsi que “Walk This Way” où Run DMC et Aerosmith, un peu plus tôt, marient déjà le Rap et les sonorités Rock.

On pourrait pourtant limiter la définition musicale de la musique de Bambaataa, à cette époque, à de l’Electro Funk. Mais cette musique, parfaite pour danser, n’en est pas moins l’illustration des valeurs qui ont toujours été celles de la Zulu Nation. Leur prétention à être partagées aux confins de l’univers justifie l’utilisation de chaque vecteur possible par Bam. Chaque perche tendue est bonne pour transmettre un message et une attitude qui ont tout pour séduire. Chaque rencontre aboutit à une construction qui mêle l’innovation et, déjà, l’hommage aux titres précédents, à ce qui va se fondre dans la grande Histoire du Hip Hop.

Af-Bam
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Fin 84. Time Zone et Celluloïd ne seront jamais très loin de Bambaataa. En attendant, toujours signé sur le label sur Tommy Boy, il a sorti d’autres productions: “Looking for the Perfect Beat” et “Renegades of Funk”, qui, sur un beat saccadé, sample Manu Dibango et s’ouvre avec une reprise chantée des Temptations - le texte, quant à lui, en fait l’une des premières expériences de Rap politique, avec The Message de Grandmaster Flash.

C’est sur ce label, où presque chaque titre sorti par Bam comprend ses clins d’oeils à la Great Black Music, qu’on fait se rencontrer Afrika Bambaataa et le grand pape de la Funk, James Brown.

La même année que “World Destruction” sort le fameux “Unity”, où est scandé le légendaire slogan “Peace ! Love ! Unity, and ha-ving fun !”. La sortie du sampleur Emulator généralise le sampling en studio. On a ici quelques boucles de James Brown (évidemment), “Get up, get into it, get involved”, “give it up or turnit a loose” couplées à une référence de DJ, le break de “The Champ”, des Mohawks. Toutes ces musiques ont plus de dix ans. Bam joue avec les époques, les références. Il donne la consistance qu’il faut à son message universel pour que chacun puisse s’y retrouver.

Il y a déjà assez de singles de Bambaataa sur le label Tommy Boy en 1985 pour compiler un album. Ce sera Planet Rock, qui sort en 86. Très stimulé par les rencontres et le succès du Hip Hop, il livre un autre album, Beware, la même année. Avec pas moins de 25 personnes autour de lui, le fameux “& family” qui remplace pour l’occasion la formation Soulsonic Force, c’est sur ce disque que se trouve le single “Funk You”. Souvenir de ses collaborations pour Celluloïd, il mêle le rock (Queen) au titre de Fab 5 Freddy et Beside “Change The Beat” pour rythmer ses injonctions, l’air de passer un coucou aux Français, où, depuis le lancement de l’émission de Sidney, une scène Hip Hop locale est en train d’émerger.

En un peu plus de 5 ans, les productions de Bambaataa présentent trois directions. Les débuts sur Winley ont trouvé une suite dans la sortie du “Death Mix”, DJ set bourré de breaks, repiqué d'une cassette, que Winley a probablement sorti pour surfer sur le succès de Planet Rock.

Sur Tommy Boy, Bam s’entoure de multiples producteurs pour construire la bande son des clubs, electro qui détonne avec la culture break funk des débuts - qu’il n’omet tout de même pas de rappeler via des boucles et des textes. Sur Celluloïd records, il s’acoquine avec la fine fleur d’autres avant-gardes, élargit un réseau et la portée de son discours. Il pérennise la collaboration avec Time Zone, qui survivra à la chute du label, et dont le futur album sera signé sur le label “dance” Profile Records en 1996.

On retrouve la “Family” lors la composition de l’album The Light, en 1988. Pressé pour EMI, ce disque n’en est pas moins lié au passé de Bambaataa sur Tommy Boy: à la production, on retrouve principalement John Robie, qui était déjà aux côtés de Bam et Arthur Baker pour “Planet Rock”.

Entre temps le hip hop s’est diffusé, a traversé l’Amérique, et la diversité de ses moyens d’expression en fait une culture qu’on s’approprie désormais largement au-delà du Bronx.

Les sonorités changent, et les samplings et resamplings des titres phares de l’histoire de cette musique sont courants : il y avait les classiques du breakbeat qui piochaient dans la soul et la funk, on y incorpore désormais des classiques du rap.

Jusqu’à aujourd’hui, certains titres de Bambaataa, dont évidemment “Planet Rock”, ont été samplés plusieurs centaines de fois. En plus de propriétés strictement musicales, ces clins d’oeils sont surtout devenus une référence presque inévitable à ce qu’incarne la vocation première du Hip Hop, au discours originel d’une philosophie qui peut rendre certains nostalgiques, lorsqu’on voit l’inévitable direction qu’a pris le rap, qui suit et revendique actuellement les mêmes préceptes que ceux de la sacro sainte économie qui caractérise notre époque : concurrence, opulence, ego-trip.

Passées les années 80, on sent à l’écoute de Bam que l’heure n’est plus à l’émulation artistique, intellectuelle et sociale qui a fondé la culture Hip Hop. Il s’agit plutôt de rendre hommage et de faire durer dans le temps les précieuses ambitions de Planet Rock, Renegades of Funk, Unity, Wildstyle ou Funk You.

En 1992, Bam reprend Planet Rock en y intégrant savamment non plus une simple référence à Kraftwerk, mais aussi à son héritage : Cybotron, titre pionnier dans l’histoire de la Techno à Détroit.

Les rencontres avec une nouvelle scène de DJs à la technique break imparable, Steinski par exemple, étoffent la liste de références musicales qu’on peut accoler à la figure d’Afrika Bambaataa. Au cours de ce “decade of darkness”, il sort quelques albums, mais surtout des compilations, qu’on pourrait prendre comme l’illustration d’une certaine maturité… ou d’un ancrage dans le passé. Malgré le renouvellement des collaborations, dont celle dans les années 2000 avec les Fort Knox Five, le son de Bam, éclatant de diversité dans les années 80, apparaît un peu trop codé, voire froid, lorsqu’on le met face à sa propre histoire et à ce qu’il a initié, traversé. D’autres sons et mouvements se sont fait entendre dans les années 90, qui sont autant de vecteurs d’autres utopies unificatrices. On pense à la Techno et sa résonnance en Europe au sein des bandes de travellers, par exemple.

Pour ce qui est du Hip Hop, d’autres mythes en sont nés, d’autres bandes, aussi. Un gouffre sépare désormais la bonne parole de Bambaataa des histoires de règlements de comptes entre gangsta rappeurs des années 90, que ce soit dans la démarche, ou dans l’attitude. Pas dans le son par contre : bourrée de sonorités électroniques, la musique de Dr Dre, avant de ralentir considérablement, part bien des mêmes beats electro funk que ceux qui caractérisent celle d’Afrika Bambaataa. Et au vu du nombre d’histoires qu’on peut tirer de cette période faste du début des années 80, on n’a pas fini de réécouter ces quelques tubes fondateurs… et leurs sources d’inspiration.

La chronique s’arrête là, mais des tonnes de choses super intéressantes restent à lire et étudier. Je vous laisse avec quelques liens, et deux playlists: une playlist “Bambaataa”, et une où vous trouverez quelques unes de ses influences.

Bonne écoute, cheers !

Playlist AFRIKA BAMBAATAA '80 - 86

Playlist AFRIKA BAMBAATAA, quelques influences

Articles, interviews :

- Afrika Bambaataa interviewé par Franck Broughton

- Afrika Bambaataa interviewé par JS Rafaeli

- Afrika Bambaataa interviewé par Davey D.

- Afrika Bambaataa sur Kraftwerk

- Celluloïd - article qui fait la promotion de la compilation Strut, non reconnue par Jean Karakos, mais qui est très fourni en infos.

- Jean Karakos

- L'electro-Funk par Davey D + émission spéciale, Le Mouv'

Émission spéciale sur les débuts du Hip Hop en France, France Culture

- Galerie Mayday