Dans le "Le Jazz et la Java", Philippe Lesage explore une fois par mois les liens entre jazz et chanson française et leurs histoires respectives. Une rubrique à retrouver sous sa forme radiophonique dans l'émission "Jazz & Co", animée par Bruno Guermonprez sur Radio Campus Paris, un lundi sur deux de 22h à minuit.

Oui, quand le jazz est là, la java s’en va. La chanson française prend des envies d’ailleurs, veut de la syncope et du swing, elle veut chanter ses bleus à l’âme comme le ferait un bluesman du Delta ou un crooner blanc américain.

C’est venu assez vite, avec Mireille, Trenet, Jean Sablon, plus tard avec Gainsbourg, Nino Ferrer et Brigitte Fontaine mais s’il fut un artiste qui sautait à pied joint sur lescroches du jazz, ce fut bien Claude Nougaro et il n’est que justice d’initier cettenouvelle chronique par lui.

Le «  petit taureau », comme l’avait appelé le poète Jacques Audiberti (que Nougaro avait hébergé un temps, parce que Nougaro était un hommegénéreux),  «le petit taureau », donc, aimait les femmes qui le quittaient assez vite, jouissaitdes sons et des mots sonores qui s’entrechoquent, qui allument des images. C’étaitparfois grandiloquent mais lorsque les mots se conjuguaient idéalement avec les rythmes, Nougaro signait des chansons qui resteraient à jamais dans le patrimoine de la chanson française.

Il faut se remettre dans l’air du temps. 1960, c’est De Gaulle au pouvoir et la guerre d’Algérie qui se termine. Sur Europe 1, il y a bien   "Pour ceux qui aiment le jazz", l’émission programmée tard le soir, de Daniel Filipacchi et Frank Ténotmais c’est avec le journal et l’émission "Salut Les Copains" que les adolescents lisent et écoutent frénétiquement que ces deux-là vont définitivement faire fortune. Chassée par Johnny Hallyday, Lucky Blondo, Françoise Hardy et les Chaussettes Noires, la chanson Rive-Gauche se meurt lentement : Serge Gainsbourg a beau signer "Le Poinçonneur des Lilas" et "La Javanaise", il n’est pas, loin de là, un artiste choyé par Philips.

Il fallait donc que Nougaro ait bien du courage ou de l’inconscience pour s’entourer de musiciens de jazz comme Eddy Louiss, Maurice Vander, Michel Portal, Ivan Jullien, Pierre Cullaz, Roger Guérin, Lolo Bellonzi, Bob Garcia…Les chansons qu’il signe avec Michel Legrand, Jacques Datin et Hubert Giraud sont toutes des miniatures réussies qui imposent sur les ondes une personnalité déjà unique dans le paysage de la chanson française,  particularité qui sera amplifiée lorsque Nougaro iraplus loin encoreen collant ses névroses aux scansions du jazz, à cesmusiques empruntées à Dave Brubeck, Slide Hampton, Neal Hefti, Duke Ellington, Wayne Shorter et même à Mingus dont la rage n’est pas facile (du tout...) à traduire en mots : la chanson "Harlem" repose sur le motif de "Fables Of Faubus" de Mingus, et peut se trouver sur un disque WEA de 1987, après que Polygram lui avait signifié son congé au motif que son style était dépassé !

Au fil du temps, plus sensible à la mode qu’il ne voulait le reconnaître, il aura ainsiaccompagné l’évolution du jazz tout en lui restantfidèle ; parce que cette musique lui collait à la peau. Nougaro n’était pas une grande voix et rythmiquement ilfaisait sourire Baden Powell d'être raide comme seul un chanteur français pouvait l'être ; mais il aimait s’entourer de musiciens au swing imparable et d’arrangeurs aussi talentueux que Maurice Vander, Jean-Claude Vannier ou Richard Galliano (monté de Nice et si jeune lorsqu’il devint son directeur musical).

 

Dans ma cartographie mentale se sont fixés quelques titres imparables : "Une Petite Fille" –  « en pleurs » vient immédiatement à la bouche - , "Les mains d’une Femme dans la farine" ( adaptation de Gravy Waltz), "Sing Sing Song" ( "Work Song" d’Oscar Brown Junior / Nat Adderley), "A Tes Seins" ( merveilleux Eddy Louiss qui retrouve là les couleurs de ses Caraïbes natales sur le "Saint Thomas" de Sonny Rollins), "Comme une Piaf" ( «  au masculin » déboule sans coup férir dans la bouche ; il fallait la trouver cette formule pour habiller le beau thème  qu’est"Beauty and The Beast" de Wayne Shorter !), "Les petits bruns et le grands blond". Finalement, de quoi se prendre des gorgées de plaisir en se disant queles rides des ans, c’est pour les autres !

Dans cette liste interminable, je retiendrai quand même d'abord "A BoutDe Souffle", adaptation de la composition "Blue Rondo A la Turk" de Dave Brubeck. Parce que dans ses «  covers » et contrairement à Moustaki, Nougarone colle jamais au pied de la lettre. Son imagination débordante de cinéphile en faitplus un scénariste/dialoguiste qu’un poète maudit. Le titre fonctionne également comme hommage posthume à Eddy Louiss, qui vient de nous quitter, tant l’organiste apparaît en symbiose avec Nougaro. On les retrouve sur de nombreux titres comme "Le Scaphandrier",  la chanson de Léo Ferré et René Baër (LP   Recréation ), "Le Chant du Désert" ( avec le percussionniste africain Fodé Youla), Le Cycle Amen ( direction musicale de Jean-Claude Vannier) et surtout dans l’incontournable et si émouvante chanson qu’est "C’est Eddy" .

Je garde aussi, comme un petit plaisir égoïste, "DansezSur Moi",  cette adaptation du "Girl Talk" de Bobby Troup et Neal Hefti. Pourquoi ? Parce que j’avais 22 ans et que Claude Nougaro m’avait invité à le rejoindre chez lui, place des Ternes, alors que je préparais une thèse sur la chanson française, un sujet peu usité à l’époque, surtout pour des études en droit et sciences politiques... Avant que je déguste le cassoulet préparé par sa mère, Nougaro m’avait fait écouter en avant-première une bande de l’enregistrement de l’album   Locomotive d’Or en préparation dont"Dansez Sur Moi" sera la seconde plage. Eh bien Claude, sache-le, j’accepte toujours de danser sur toi.


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