1960, un an après l'Apocalypse. Un an après Ornette, Kind of Blue, Giant Steps, Blues & Roots et Ah Um... Ce que j'aurais aimé naître en 1945, je me dis parfois. 1960, la fin des illusions aussi. Depuis quelques temps, le jazz n'est plus la musique du peuple : on ne danse plus dessus depuis Parker et Gillespie, et le premier est déjà mort. Le rock est bien là, la Black Music a enfanté des monstres, au nom de rhythm & blues et de soul. Ray Charles, James Brown, Little Richard, bientôt Otis Redding, Sam Cooke et Aretha Franklin. Et j'en passe, ça allait si vite.

Motor_City_Scene
Motor_City_Scene

1960 : ces nouvelles musiques prennent leurs quartiers à Detroit, où Berry Gordy fonde en 1959 la Motown. Le label s'envole vraiment en 1964, mais tout commence là. L'acte de naissance musical de Motor City, qui en plus des usines de Ford et General Motors est désormais également marquée du sceau de la Tamla et de ce son musical si particulier, qu'inaugure Smokey Robinson dès le début des sixties. Naissance, pas vraiment : la même année sort sur Bethlehem Motor City Scene, un album pour collectionneurs. Ou pour snobs : design vieilli tiré des 101 Dalmatiens (Walt Disney le sort en 1961), musiciens suffisamment connus des connaisseurs et méconnus du grand public, musiciens suffisamment bons dira-t-on. Pepper Adams, au sommet, Donald Byrd qui joue souvent avec lui, également au sommet par conséquent, Paul Chambers au moment où il marche à la fois pour Miles, Trane et fait le métier dans les studios de Blue Note, Kenny Burrell, Tommy Flanagan, Louis Hayes. Ces six-là rappellent en pleine effervescence des musiques noires U.S. que Detroit, Motor City, est une scène qui pèse. Tentative échouée (c'est tout de même pas l'album du siècle, hein) de placer la ville du Michigan sur une carte du tendre du jazz qui l'oublia, au profit de la Nouvelle-Orléans, New York, Chicago, Kansas City, Los Angeles... Un oubli d'autant plus couillon que Detroit, parmi tant d'autres villes, accompagne de son histoire musicale celle plus large des cultures afro-américaines de la fin du XIXe jusqu'à nos jours, où Eminem a notamment su construire une identité hip-hop reconnue dans le monde entier. Rétrospective, donc, bien avant 8 mile, et bien avant Marvin Gaye.

Capture d’écran 2015-11-23 à 15.37.35
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En attendant Motor City

Si le jazz faisait sa psychanalyse, il connaîtrait sûrement quelques difficultés sur le divan à parler de ses parents. D'ailleurs, qui sont-ils ? La scène de Detroit, comme bien d'autres, naît de la rencontre de plusieurs traditions musicales dans le contexte bien particulier des States au tournant des XIXe et XXe siècles. La plus ancienne est celle des society bands, qui ont également leur pendant militaire : le Michigan Fourth Infantry Band participe ainsi à la guerre de Sécession, qui comme bien de ses pareils accueillit des anciens esclaves dans ses rangs après l'abolition. Mais comme la musique militaire est à la musique ce que la justice militaire est à la justice (dixit Clemenceau), il fallait fonder des society bands civils, insérés dans des communautés précises. C'est-à-dire organisés selon des clivages raciaux. A Detroit, l'un des principaux orchestres noirs du genre est celui de Theodore Finney, mort en 1899, qui se fit connaître dans la première décennie du XXe siècle grâce à son répertoir presque exclusivement ragtime sous l'impulsion des successeurs de Finney (Fred Stone, à ne pas confondre avec le trompettiste qui joua un temps avec Ellington, et Harry Guy). Côté blanc, le white society band de Paul Specht connaît son petit succès en suivant le développement de la technologie radiophonique, dans un registre très « classique »de valse, one-steps, quadrilles, etc. Blancs ou noirs, une tradition communautaire et musicale qui n'a encore pas grand chose à voir avec le jazz, le blues. La black music comme on dit.

https://youtu.be/R86qnWa7gFU

Il faut attendre que migre une autre culture musicale, en même temps que des centaines de milliers d'anciens esclaves du sud. La grande migration, commencée dans les années 1910, bouleverse le visage des métropoles du Nord, dont Detroit qui attire plus encore grâce à l'essor de l'industrie automobile. En vingt ans, la ville quintuple gentiment, passant de 200 000 à 1 million d'habitant entre 1900 et 1920. Les 7 000 Noirs de la ville en 1915 se transforment bien vite en une communauté de 120 000 personnes en 1930, en proie à une misère et un racisme plus violent qu'à New York ou Chicago, et qui font de Black Bottom et Hastings Street des ghettos tristement célèbres dans le pays.

L'urban blues a Detroit

Les migrants apportent dans leur bagage, outre leur force de travail, toute la culture blues du delta du Mississippi. Plutôt comme à New York qu'à Chicago, où se concentrent en masse les anciens esclaves du delta. D'où une différence entre les deux villes au point de vue musical, malaisée à mesurer puisque Detroit ne possède pas de studios d'enregistrement avant les années 1940, ce qui oblige ses musiciens à se passer du phonographe ou à se rendre à Chicago pour produire leurs galettes. La rencontre entre le blues et les villes du nord a depuis longtemps un nom : urban blues. L'appellation désigne plus que l'archétype qu'on en fait souvent, c'est-à-dire la greffe d'une section rythmique au chanteur-guitariste tel qu'il existait déjà dans le delta.

L'urban blues se développe à Detroit comme ailleurs, sans qu'on en ait conservé beaucoup de traces, mais un son particulier se dessine malgré tout : domination d'un piano très influencé par le ragtime et le boogie-woogie (merci les society bands, encore actifs pour certains au début des années 20). Ainsi les plus grands bluesmen de la ville du Michigan étaient dans les années 20 à peu près tous pianistes : Speckled Red, Charlie Spand, Will Ezell, Big Maceo... Ce dernier, comme tous les autres, vient du Delta. Arrivé à Detroit en 1924, partage son temps entre son piano appris en autodidacte et son job de manœuvre pour Ford, alors seule compagnie automobile à engager en masse des Noirs. Parce que c'est bien cela qui attire les migrants, et fait de Detroit un point de passage fréquent des pérégrinations de nombreux aèdes du blues, comme certains textes en conservent la mémoire :

I'm goin' to Detroit, get myself a good job (deux fois)

Tried to stay around here with starvation mob

I'm goin' to get me a job, up there in Mr Ford's place (deux fois)

Stop these catless days from starin' me in the face

When I start makin' money, she don't need to come around (deux fois)

'Cause I don't want her now, Lord, I'm Detroit bound1

https://youtu.be/Q2bR-fCenw4

La tradition du vaudeville noire

Le jazz naît à Detroit de la rencontre de l'urban blues et des society bands, leur rejeton est le big band de cette ère du swing commencée dans les années 30. Mais il ne faut pas oublier les autres mères porteuses : le cirque, influence majeure de la préhistoire du jazz qu'on passe trop souvent à la trappe. Et le black vaudeville, plus célébré. Sur Gratiot, principale artère de Motor City, des théâtres accueillent dès les années 10 les circuits du vaudeville qui furent la matrice de ce blues qu'on appela ensuite « classique » : le TOBA (Theatres Owners Booking Association) est un circuit de tournée qui dans la foulée du Dudley Circuit exploite jusqu'au trognon les chanteuses de blues qui connaissent un succès sans borne dans les communautaires du grand Nord-Est, et lancent parallèlement les premiers labels raciaux, aussi connus comme race records. L'acte de naissance d'une culture rhythm & blues et définitivement black, déjà marquée au sceau de l'exploitation par l'homme blanc. Dans le milieu, on surnomme le TOBA Tough on Black Artists. Dur avec les artistes noirs.

Bessie-Smith
Bessie-Smith

Dans ces circuits, le Vaudette puis le Koppin Theatre accueillent l'impératrice du blues Bessie Smith dès 1921, ainsi que toutes ses consoeurs de l'époque : Mamie Smith, Ida Cox, Ma Rainey, Clara Smith, Sara Martin, etc. Le Koppin est dans les années 20 le coeur principal – parmi tant d'autres – de la vie culturelle des Afro-américains de Detroit, contraint de travailler plus longuement, plus durement que les Blancs pour Henry Ford, et qui se font lyncher lorsqu'ils essaient de quitter leurs ghettos. Comme partout ailleurs dans le pays, on y danse le fox-trot et on écoute le blues. Une fièvre qui suscite un besoin de musiciens locaux, dont cette première génération de jazzmen qui fit ses gammes auprès de Bessie Smith et dans le Vaudeville, dans la fosse du Koppin : le pianiste Edward Bailey, le clarinettiste Fred Kewley2, Howard Bunts qui mènera ensuite l'un des plus importants big bands de Detroit dans les années 30. Les premiers bands voient d'ailleurs le jour dans la ville des bagnoles, avec notamment le Hank Duncan's sevenpiece Kentucky Jazz Band, qui recruta le tromboniste local Jimmy Harrison, ensuite connu comme « père du trombone swing » et futur membre de l'orchestre de Fletcher Henderson juste avant sa mort précoce en 1931.

Un son et une ambiance (les années folles, ouais) s'imposent dans ces années 20 à Detroit, plus proche de New York que de Chicago par la domination des couleurs « classiques » et un goût d'une orchestration sophistiquée. Peu de blues agricole rapidement urbanisé comme Chicago en produit à la pelle. D'ailleurs, certains orchestres blancs à succès rappellent cette distinction majeure avec la métropole voisine, surtout celui de Paul Specht qui eut son petit succès national grâce à la radio. Tout ça s'effondre en même temps que tout le pays, et bientôt le monde entier en 1929... Putain d'économie, putain de grande dépression... Steinbeck va pouvoir chroniquer la misère des white trash du sud, Zora Neale Herston celui des femmes noires, et le swing démarrer alors que le vaudeville décline inexorablement face au cinéma parlant. Le Koppin ferme en 1931, un an après la mise aux oubliettes du TOBA. Le swing peut s'élancer à Motor City, où la communauté noire n'a pas encore vu son sort s'améliorer.

Swing Era

Le swing, c'est les bigs bands, et question big band, Detroit participe de plein pied au lancement de l'ère du swing dès les prolégomènes des années 20 qui font même de Motor City une ville qui pèse, grâce à deux orchestres aujourd'hui un peu oubliés – la faute, sans doute, aux aléas de l'enregistrement à l'époque. Les McKinney's Cotton Pickers et le Jean Goldkette Orchestra sont dans ces années au-dessus des Basie, Ellington et Fats Waller qui passent l'essentiel de leur temps à cartoucher dans le TOBA ou à demeure dans les villes de la côte Est. Le premier bénéficie des services de l'un des premiers arrangeurs de génie de l'histoire du jazz, Don Redman ; pendant que le second tourne dans tous les Etats-Unis et engrange fric et succès avec l'aide de ses stars, Bix Beiderbecke (qui y remplaça Tommy Dorsey en 1926) et le saxophoniste Frankie Trumbauer.

https://youtu.be/uytIrGGW3is

Vidéos d'archive des membres de l'orchestre de Jean Goldkette

Les deux orchestres sont la tête de pont de la scène locale, qui déferle bientôt sur le reste de la côté Est (Chicago et New York en premier lieu), et suscitent des vocations destinées à faire vivre la musique locale : l'orchestre du violoniste Earl Walton devient ainsi le terrain de jeu de toute la jeunesse jazz du Michigan d'avant-guerre. Mais bien vite, Don Redman, Jean Goldkette et leurs camarades profitent de l'ère du swing, du développement de la radio, de la prohibition, pour suivre – et c'est bien normal – le chemin du fric, qui s'oriente à l'époque plutôt vers Chicago et la grosse pomme. Ne restent plus, au pied des usines, que des orchestres d'envergure moindre, mais continuant à faire vivre les ambitions de la nouvelle génération de Black Bottom et Hastings. La scène du Michigan connaît une sorte de rétrécissement et perd peu à peu de son envergure à mesure que le swing enfle partout dans le cœur musical des states, New York, son Cotton Club et Harlem. Les miettes que laissent la grosse pomme, hormis les tournées, ne sont guère pour Detroit qui vit surtout au rythme de ses orchestres locaux, qui ne sont plus destinées à imposer leur tempo au reste du pays.

Les années 30. La grande dépression, les romans de Steinbeck, la mafia, la prohibition, les speak easy, les Temps modernes, le New Deal, les bidonvilles de Hoover, les migrants noirs vers le nord, les migrants blancs du sud vers la Californie, l'âge d'or d'Hollywood, la misère incroyable, bientôt la Guerre mondiale, l'industrialisation poursuivie, et le jazz. Le jazz qui dès les années 40 connaîtra une nouvelle révolution, parmi les plus grandes, au Minton's. Loin de Detroit, donc.Peut-être moins loin que ce que disent les cartographes.

Pierre Tenne

Seconde partie : de 1940 à la fondation de la Motown en 1959.

1Blind Blake, « Detroit Bound Blues », enregistré en 1928. On retrouve plusieurs titres faisant mention des deux principaux quartiers noirs de Detroit, Hastings Street et Black Bottom, dans les années 20 : « Hastings Street » par Charlie Spand et Blind Blake, plus tardivement « Detroit Jump » par Big Maceo et Tampa Red en 1945, « Hastings Street Opera » par Detroit Count en 1948.

2Qui a fait l'essentiel de sa carrière dans le cirque, influence oubliée des débuts du jazz.

Pour aller plus loin, on peut se référer à de nombreuses anthologies de chez Frémeaux & Associés, qui abordent bien des musiques et musiciens cités ici :

Women in Blues. New York - Chicago - Memphis - Dallas, 1920-1943, dirigé par Jean Buzelin.

Roots of Soul, 1928-1962, dirigé par Bruno Blum

Jazzmen play the Blues, 1923-1957, dirigé par Jacques Morgantini

Quelques bouquins, tous en anglais:

  • Lars Bjorn, Jim Gallert, Before Motown : A history of jazz in Detroit, 1920-60, 2001
  • Jon Milan, Detroit : ragtime and the jazz age, 2009
  • Ira Gitler, Swing to bop : an Oral History of the Transition in Jazz in the 1940s, 1985
  • Yusef Lateef, Herb Boyd, The Gentle Giant : The Autobiography of Yusef Lateef, 2006

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