Un détour par une des gloires du Paris des années 60 s’impose.Un expatrié de plus au sein du bataillon de jazzmen allant et venant dans le Paris d’après-guerre dans une population conquise -les jazzophiles en premier, eux qui accueilleront les jazzmen américains comme des stars. Nathan Davis a connu cet éclat pendant une décennie de jazz hyperactif.

Arrivé pour son service militaire en Allemagne -où il rencontra sa femme- le saxophoniste s’installa à Paris au début des années 60. Il n’en partira qu’en 1969. Pendant ce temps là, il enregistra les albums phares d’une discographie mésestimée ou pas assez connue.

Celui qui fut le chouchou de Kenny Clarke ne manquait pourtant ni de talent ni de goût.


nathan-davis-cov
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La preuve par trois :

The Hip Walk, SABA records,1965

Nathan Davis : tenor sax et soprano sax  ; Jimmy Woode : contrebasse ; Kenny Clarke : batterie ; Francy Boland : piano ; Carmell Jones : trompette

Le natif de Kansas City débute sa discographie avec une pochette annonciatrice de ses futures choix de carrière… Photographié devant la Tour Eiffel, Nathan pose avec sa fille à peine âgée de quelques mois. Le décor est posé, ses priorités annoncées. Le jazz, mais à Paris et avec sa fille à ses côtés ! En fait, le titre aussi est un témoignage indirect de la vie qu’il menait à l’époque et de la perception qu’il en avait. Était cool celui que l’on appelait hip(ster). Était hip celui qui écoutait du jazz. Nathan, lui, était devenu populaire à Paris où il tenait le devant de la scène avec les plus grands. De facto, le terme de hip allait de soi.

Sur la pochette de ce premier album flamboyant, le saxophoniste laisse au trompettiste Carmell Jones une place d’honneur. Ce dernier, également né à Kansas City, a connu un parcours semblabe à celui de Nathan Davis : un exil de 15 ans (en Allemagne) et un retour aux Etats-Unis pour l’enseignement. Dans The Hip Walk, le seul “Carmell’s Black Forest Waltz” justifie le nom du trompettiste sur la pochette tant cette composition, signée de son propre chef, est remarquable. Le thème entonné est saisissant et sur la rythmique, martiale à la batterie, Carmell Jones brille par sa verve et son lyrisme.

Autre pépite de ce 1er album, “That Kaycee Thing” offre quelques solos de premières mains parmi lesquels on retient avant tout celui de Nathan Davis, mené avec une intensité et une fougue coltranienne dès après l’exposition du thème, et celui du pianiste belge Francy Boland qui rappelle par moments un certain Sonny Clark dans son swing très martelé.


Peace Treaty, SFP, 1965 Nathan Davis : tenor et soprano sax ; Jimmy Woode : contrebasse ; Kenny Clarke : batterie Woody Shaw : trompette ; Jean-Louis Chautemps : baryton sax ; René Urtreger : piano

Sa plus belle réussite, l’album symbole de l’énigme Nathan Davis. Le Peace Treaty est un chef d’oeuvre. Comme dans Hip Walk le saxophoniste est l’auteur de 4 morceaux. L’ambitieuse volonté de marquer le coup avec une musique à soi s’installe avec des titres diablement efficaces. Sa musique coup de poing est une pluie de soufflets distribués aux mignonnets pétris de cool jazz ou autres relaxants. Exemple : la puissance des cuivres réunis dès l’introduction de  “Now let’M Tell ya” dans un son de paquebots débarquant au port : L’impressionnant Baryton et son confrère le puissant Ténor qui fera chavirer les coeurs les plus accrochés avec son échappée solitaire rattrapée par la joyeuse escapade du bopper inconditionnel, René Urtreger. La fougue et le bop endiablé du jeune prodige français brillent également dans le “Peace Treaty” éponyme, qui laisse encore une fois l’espace aux très beaux solis des saxophonistes. Et puis Nathan Davis a un don pour les mélodies enivrantes...

La preuve, dans un autre genre, avec la douce “Sconsolato Quintet” qui dénote par sa douceur et fait figure d’hymne de l’album, de single pardon

Derrière le déroulement de ces thèmes et solos de feu, la section rythmique avec René Urtreger qui fait dans la dentelle et un Kenny Clarke à la justesse qui fera écouter la batterie à ceux qui n’y prêtent généralement pas assez d’attention.

Le Peace Treaty a été réédité en 2006 par Fred Thomas qui a depuis fondé le label de rééditions SAM RECORDS. Il lui reste des copies. Aussi je vous enjoins à le contacter au plus vite pour palier à cet impardonnable trou béant au sein de votre “soit disant” discothèque.

Nota bene : Tout l’album swingue, mais écoutez seulement le dernier morceau : “Kansas City Special Quintet” mesdames et messieurs.


Happy Girl (1965) Nathan Davis : tenor et soprano sax, Flûte ; Jimmy Woode : contrebasse ; Billy Brooks : batterie ; Woody Shaw : trompette ; Larry Young : Piano

Heureuse sera votre petite amie à l’écoute de ce disque.

Nathan Davis fait montre de son talent de multi-instrumentiste. Magistral “The Flute in The Blues”, il swingue terrible avec un son pure à la flûte. On en veut plus, comme à chaque fois qu’il passe à la flûte. Comme Herbie Mann il donne l’impression que l’instrument était destiné au blues/à jouer le blues.

Plus graves, “Evolution” ou “Theme from Zoltan” nous remettent à l’esprit que l’on a là une formation typiquement hard bop : la section rythmique (piano/basse/batterie) et deux soufflants. Le son d’ensemble du quintet en atteste, il diffère des deux premiers disques. Plus intense, moins percutante, la musique de Happy Girl ne sautille plus : dans “Theme From Zoltan” le jeune pianiste Larry Young plaque de lourdes nappes d’accords bien différentes du bop d’Urtreger.

L’année 1965 se boucle avec Happy Girl pour Nathan Davis. Une année efficace qui laissa augurer des années fastueuses. Jusqu’en 1969, le saxophoniste resta parisien jusqu’au bout des ongles mais ne sortit qu’un album studio : The Rules of Freedom  en 1967, avec Hampton Hawes, Jimmy Garrison et Art Taylor !

Dans les années 70, après son retour aux États-Unis, il prit la mouvance jazz funk à bras le corps et enregistra IF qui inaugure son label, Tomorrow International. De toute sa discographie, If a été avec les albums cités plus haut l’un des plus recherchés. Le piano acoustique y laisse la place au rhodes et Nathan séduit une fois de plus à la flûte (cf son solo sur “If”). Avec les années 70 et la conversion au jazz funk il enregistra des albums inégaux et moins séduisants. Même si ici et là, on y trouve toujours des solos d’anthologie et des morceaux géniaux de bout en bout -voyez “Atlanta Walk”, seul véritable intérêt de sa Suite For Martin Luther King Jr.

Comme lui, retenons sa décennie d’exilé parisien -pour le reste, procurez-vous le très bon Best Of 1965-76 du label anglais Jazzman (2009).  ll y a deux semaines au téléphone, Nathan n’a eu de cesse de me répéter son amour Paris, la ville hôte de ses plus années de musicien. Depuis, il revient fréquemment se ressourcer en France et garde intacte l’envie d’y rejouer (il a 77 ans) alors qu’un de ses albums est sur le point d’être réédité dans l’hexagone. On se voit au concert ?

À lire : "Nathan Davis et la ferveur parisienne", notre entretien avec le saxophoniste


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