Y’a des Zazous dans mon quartier

Un petit clic sur le clip  de Brigitte Fontaine: «  Y’a des zazous dans mon quartier » et c’est ainsi que naît l’idée d’une chronique sur le mouvement zazou qui a donné une impulsion jazzy à la chanson française. Dans Kekeland (2001) et avec le petit grain de folie qui la caractérise, avec ce décalage farfelu faussement innocent qui la rattache à une tradition qui remonterait à Trenet ; Brigitte Fontaine dépoussière en 2001 la chanson «  Ya des Zazous », enregistrée par Andrex en 1944. Le clip qu’elle partage avec M (Chédid) est un petit bijou Pop Art, joyeux, vif et coloré que je vous invite instamment à visionner mais ne manquez pas de le mettre en regard de la version princeps d’ANDREX qui, elle aussi, est gratinée.

https://youtu.be/86MnpJ40Kwk

Un look, de l’insouciance et du swing

C’est quoi les zazous, à l’époque de la Seconde Guerre mondiale, sinon une manière de s’afficher détaché des contingences en se distingant par la posture et le costume ? Il n’est pas nécessaire d’être un lecteur assidu de Roland Barthes pour relever que le look (fringues, coupe de cheveux, intonation de voix) est toujours un langage signifiant. Musicalement, c’est dans la manière de balancer les mots, dans le choix des arrangements que ça se note. Conclusion : le zazou rejette le pathos de la chanson réaliste ou le miel du chanteur de charme à voix de stentor et, en dépit de l’occupation allemande et de la censure sur tout ce qui fait référence à la culture anglo-saxonne dite dégénérée, il porte son regard vers l’Amérique, vers le swing qui donne la souplesse du corps, le désir de la danse et, croit-il, l’insouciance. On pourrait comparer ces zazous aux «  hipsters » ou aux «  Mods » des années 60.

Les Précurseurs des Zazous :

Il n’y aurait pas eu de zazous si le jazz n’avait pointé le bout de son nez, à Paris, dans les années vingt en infiltrant l’élite parisienne, avec les pianistes Wiener et Doucet, «  La Revue Nègre » et Joséphine Baker, le duo Pills et Tabet (Georges Tabet au piano, Jacques Pills, debout accoudé au piano ; leur grand succès : «  Couchés dans le foin »). Le grand virage vers la révolution swing s’esquisse avec Jean Sablon et Charles Trenet. Alors que l’un joue sur les cordes de la mélodie feutrée, l’autre insiste sur l’élan vital, soit deux démarches parallèles pour une même fin. Perçu comme «  chanteur sans voix », Jean Sablon scandalise en imposant le microphone, la confidence murmurée, l’intelligence du texte et l’accompagnement par des musiciens de jazz (entre autres, André Ekyan, Alex Siniavine et Django Reinhardt) alors que Charles Trenet, qui avait commencé sa carrière en duo avec son ami suisse Johnny Hess (quinze 78 T enregistrés ensemble) avant de convoler seul à partir de 1937, n’est que fantaisie (celle d’un «  fou chantant » sautant sur son piano) pour dire la joie de vivre, la jeunesse, le soleil sur des rythmes de jazz. Soit Sablon comme image du crooner à venir et Trenet comme curseur entre le déclin de la période du Front Populaire et des premiers congés payés («  Boum », «  Je chante », «  Nationale 7 »….) et l’éclosion de la mode zazou.

https://youtu.be/uXNIrFStLa8

Les années Zazous dans la guerre :

La mode « zazou » commence au moment des accords de Munich en 1938 et s’éteint à la libération de Paris et l’épuration qui en découle. Les romans de Patrick Modiano et «  Le Dernier Métro », le film de Truffaut, illustrent à merveille cette période trouble où s’entremêlent marché noir et fêtes dissolues, Ernst Jünger remontant à cheval la rue de Rivoli et Louis- Ferdinand Céline vomissant des chroniques antisémites, collaborateurs à béret noir et résistants de l’Affiche Rouge, ventre mou pétainiste et manifestations étudiantes, rafles des juifs et STO, écoutes des messages codés de Pierre Dac sur Radio Londres et articles venimeux dans «  Je suis Partout ». Qui sommes-nous, aujourd’hui, pour laisser entendre qu’il était peut-être indécent, à l’époque, de se laisser capturer par cette débilitante ambiance zazoue ?

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L’anthologie «  Les Zazous »

On retrouve la bande-son de l’époque dans l’anthologie «  Les Zazous » parue aux Editions Frémeaux. Elle offre des enregistrements des meilleurs musiciens de l’époque : Michel Warlop, Noël Chiboust, Marcel Bianchi, Alix Combelle, Tony Murena, les frères Ferret, Hubert Rostaing, Django Reinhardt. Et Johnny Hess bien sûr ( «  Je suis swing », Rythme », «  mettez – vous dans l’ambiance »…) comme les belles petites choses d’Irène de Trébert ( «  Swing Rêverie », une version chantée du « Swing 42 » de Django Reinhardt entre autres gâteries). Egérie de l’époque, Irène de Trébert avait 21 ans lors de l’enregistrement ; danseuse de claquettes, charme d’ingénue et allure à la Ginger Rogers, elle avait connu le succès avec la comédie musicale « Mademoiselle Swing » mais accusée de collaboration à la Libération, elle disparaitra du paysage sonore, comme Johnny Hess d’ailleurs. L’anthologie Frémeaux se clôt avec la chanson «  Le Feutre Taupé » de Pierre Roche et Charles Aznavour ; avec eux, on change définitivement d’époque: le swing n’est plus, vient la musique Be Bop : il est vrai qu’on est déjà en 1948 !

Philippe Lesage

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