Le monde des oubliés peut se diviser en deux catégories. Ceux qui sont oubliés parce qu'ils n'ont jamais tutoyé les sommets de l'histoire du jazz, et ceux qu'on a oubliés alors même que tout jazzophile les a forcément entendus, derrière un Coltrane ou un Monk. Ahmed Abdul-Malik a justement joué avec les deux derniers. Entre autres. Mieux : il est à la basse sur Misterioso de Monk, l'un des sommets de la discographie massivement géniale du pianiste schizophrène et iconoclaste. Album que tout nimbe d'une aura particulière, à commencer par la pochette signée Giorgio de Chirico. Abdul-Malik, c'est aussi l'un des invités de Coltrane au Village Vanguard pour les sessions de 1961 qui ont donné lieu à l'un des plus illustres live de l'histoire du jazz. On n'en finit pas de s'étonner que le mec soit si oublié à contempler ses faits d'armes : Randy Weston, Art Blakey, Earl Hines... Le tout en moins de dix ans.Un C.V. haut de gamme qui ne sort pas de nulle part. Né Jonathan Tim Jr à Brooklyn, il commence tôt des études musicales qui l'emmènent vers la contrebasse après les cours de violon donnés par son père, à une époque où New York est le cœur mondial du jazz et de la musique moderne. À l'inverse de ses collègues de la même génération (celle de Miles, Coltrane, Randy Weston, Mingus, etc.), il ouvre dès ses débuts son jazz à des influences à l'époque inouïes : les musiques orientales dont ses parents l'ont bercé, celles qui résonnaient aussi dans son coin de Brooklyn où les diasporas arabes dominaient dès les années 50. Bassiste reconnu sur la scène bop des années 50, il intéresse nombre de musiciens aussi pour ses talents à l'oud ou au tanpura - instrument à cordes proche du sitar, dont il joue avec Coltrane au Village Vanguard malgré la mention de l'oud sur les liner notes. Pour un mec né en 1927 qui n'a pas quitté les States, cette maîtrise des musiques arabes si complexes en fait une attraction pour tous ces jazzmen qui commencent à s'intéresser réellement aux traditions africaines ou orientales. Plus qu'une attraction, une nécessité.

Comment s'étonner alors qu'Abdul-Malik soit aux côtés du jeune Randy Weston, déjà admirateur de Marcus Garvey et du panafricanisme, mais dont la modernité s'exprime encore dans un idiome très jazz ? En 1956, il est à la basse sur With Theses Hands..., où l'on retrouve notamment la première version enregistrée de « Little Niles ». Deux autres albums la même année, un sacré paquet de concerts auprès du pianiste-restaurateur, et une carrière qu'on croit définitivement lancée : un album avec la pianiste et peintre allemande Jutta Hipp (une autre oubliée, tiens!) avec Zoot Sims au saxophone, une tournée avec Monk et Coltrane en 1957, puis le fameux Misterioso en 1958. Question modernité du jazz New-Yorkais, Ahmed Abdul-Malik est dans tous les bons plans. Tout pour tenter une carrière de leader qui s'annonce sous les meilleurs auspices.

Riverside , à l'époque label de Monk et Weston, lui fait confiance pour un premier album sous son nom, avec notamment Johnny Griffin (également sur Misterioso) au sax. Ce sera Jazz Sahara (1958), où à l'oud et à la basse, Abdul-Malik investit avec une rigueur et une sincérité bluffantes les traditions musicales du monde arabe, qui démontre s'il était besoin que les jazzmen n'ont pas eu à attendre l'invention de ladite fusion ou de la world music pour se lancer dans ces volontés de passerelles culturelles. Au temps pour Weather Report, quoi. Parce que 1958, c'est très tôt tout de même pour un album aussi roots, aux titres en arabe, et dont la facture rythmique et harmonique est entièrement orientée à l'est. Contextualisons : 1958, Yussef Lateef seul peut sans doute prétendre avoir poussé loin la rencontre. Et encore, Lateef reste définitivement jazz dans son vocabulaire, ce qui est plus douteux à l'écoute de Jazz Sahara.

Défaut de swing qui explique l'insuccès de l'album ? Riverside ne rappelle en tout cas pas le bassiste et oudiste, qui poursuit en sideman et en leader son bonhomme de chemin, en s'enfermant déjà dans une posture qui l'empêche de dépasser les cercles confidentiels des amateurs d'une certaine avant-garde de la grosse pomme. Entre 1958 et 1963, les concerts et les enregistrements le font jouer avec le meilleur de la scène locale : Coltrane et Monk, encore une fois, Lee Morgan, Walt Dickerson, Curtis Fuller, etc. Le label New Jazz, moins important que Riverside mais peut-être plus ancré dans l'avant-garde, lui redonne sa chance en leader pour deux albums qui montrent qu'Abdul-Malik n'abandonne rien de ses explorations des traditions africaines, tout en revenant vers plus de swing et de blues : The Music of Ahmed Abdul-Malik (1961) et Sounds of Africa (1962) semblent marquer un renouveau de la carrière du contrebassiste. Mieux : ils sont, un demi-siècle plus tard, des pépites de bonheur pour le mélomane curieux. Une relance en feu de paille, malgré deux autres albums dans la foulée dont un chez Prestige dès 1963, malgré surtout la tournée et les enregistrement avec Earl « Fatha » Hines en 1964.

1964, le chant du cygne pour Ahmed Abdul-Malik. Le contrebassiste n'enregistre presque plus, à l'exception des soutiens des copains : Odetta en 1968, Randy Weston en 1973. Comme tant de musiciens, Abdul-Malik se tourne vers l'enseignement, toujours à New York, et tourne encore dans les clubs new-yorkais mais plus tellement au Vanguard... Il participe malgré tout à des tournées en Afrique ou en Amérique du Sud, grâce à son renom sans grande concurrence alors en occident de oudiste virtuose. Professeur de violon, violoncelle, contrebasse, mais aussi de soudanais, il entre alors dans un anonymat qui l'éloigne définitivement de la scène jazz en dépit de sets occasionnels avec les vieux potes. Ceux qui purent l'enterrer en 1993, à une période où l'on avait déjà oublié son œuvre de défricheur de cultures musicales. Une période où déjà, on disait à écouter Misterioso : « il joue terrible, le bassiste ! Bordel, c'est qui ? »

Pierre Tenne

Chronologie:

1927: naissance à Brooklyn (New York)

vers 1932-1933: débute l'apprentissage du violon auprès de son père, ouvrier immigré en 1924 depuis les Caraïbes anglaises (Saint Vincent). Son père joue un grand rôle dans sa sensibilisation aux questions panafricaines, dès sa plus tendre enfance, mais Ahmed Abdul-Malik a lui-même construit sa propre légende quant à ses origines, en clamant partout le fait que son père était né au Soudan et qu'il possédait un lien direct avec l'Afrique par ce biais. En réalité, cette origine souvent mentionnée par les critiques est une invention du bassiste : son grand-père paternel, James Tim, ainsi que sa mère Mary étaient également originaire de Saint Vincent. Comme le déclare Robin D.G. Kelley (Africa Speaks, America Answers : Modern Jazz in Revolutionary Times) : "L'affirmation inébranlable de ses origines soudanaises par Abdul-Malik nous dit beaucoup sur le pouvoir et l'importance de l'Afrique dans l'imagination noire pendant les années 1930, 1940 et 1950, pour ne pas évoquer la diversité ethnique et culturelle étonnante des communautés noires de Brooklyn."

1934 : rentre à la Vardi School of Music and Art, pour perfectionner son apprentissage du violon, et suivre des cours de piano, violoncelle, contrebasse et tuba. Les époux Vardi, Anna et Joseph, fondateurs de l'école, insistaient énormément sur la nécessité d'acquérir une culture musicale diversifiée, ce qui influença largement la curiosité musicale du jeune Jonathan Tim Jr.

fin des années 1930: divorce des parents d'Ahmed Abdul-Malik. Ce dernier demeure avec son père et sa nouvelle femme. Sa mère déménage dans le Queens.

9 février 1941: mort du père d'Abdul-Malik d'un ulcère, à l'âge de quarante ans. Selon plusieurs déclarations de l'intéressé, c'est à cette date que s'est décidée définitivement sa vocation musicale. Il prend ainsi des leçon de contrebasse auprès du bassiste Franklin Skeete, très influent à Brooklyn sur les scènes jazz et R&B, et a notamment enregistré avec Max Roach, Wynton Kelly, ou encore Bull Moose Jackson.

1942 : admission à la prestigieuse High School of Music and Art in Manhattan, où il intègre le All-City Orchestra. Il commence à se faire de l'argent en jouant lors de mariages dans les communautés syriennes ou grecques, lors desquelles il commence à côtoyer les musiciens arabes de la région.

1944 : lance sa carrière professionnelle en intégrant comme bassiste le groupe de Fess William.

vers 1944-1945: conversion à l'Islam, à une date imprécise mais dont Randy Weston rappelle que dès le milieu des années 1940, Abdul-Malik parlait déjà arabe et maîtrisait l'oud et le qanûn : "Malik m'emmenait dans le quartier arabe, autour d'Atlantic Avenue dans le coeur de Brooklyn pour écouter des musiciens d'Afrique du Nord. Il parlair couramment arabe donc nous n'avions pas de problèmes de communications." Dans cette même période, Abdul-Malik rejoint un groupe s'appelant Muslim Brotherhood, proche du mouvement islamique indien appelé Ahmadiyya. Cette dernière, outre Abdul-Malik et Yusef Lateef, attira à l'époque de nombreux jazzmen, dont un grand nombre de musiciens du big band de Dizzy Gillespie, tel Talib Ahmad Dawud.

fin 1940's-1956 : Ahmed Abdul-Malik travaille à fond les musiques orientales auprès de musiciens confirmés autant que d'autres jazzmen également intéressés par ces cultures. Dans le même temps, il sillonne les multiples scènes de la black music de l'époque, prioritairement le jazz : swing, Dixieland, bop, R&B, calypso. Côté jazz, il tourne notamment avec Art Blakey, Don Byas, Freddie Washington, Sam Taylor, Zoot Sims, Coleman Hawkins et The Great Macbeth. Il connaît malgré tout des années difficiles aux points de vue financiers et matériels.

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1951 : premier enregistrement connu, en sidemen des Dixiecrats de Freddie Washington.

1956 : changement dans la perception des cultures arabes aux Etats-Unis, qui commence à intéresser un plus grand public, sans doute en lien avec l'actualité internationale (panarabisme de Nasser et crise de Suez, fondation récente d'Israël). La figure de Nasser provoque notamment un vif intérêt chez les mouvements musulmans aux Etats-Unis, voire de certains panafricains - dont Malcolm X qui ne tarit à l'époque pas d'éloge sur le chef d'Etat égyptien.

Premiers enregistrements en sideman auprès de Randy Weston et Jutta Hipp.

1958 : premier album solo, Jazz Sahara (Riverside). Bassiste pour Thelonious Monk lors du concert donnant lieu au live mythique Misterioso (Riverside).

1961: invité par John Coltrane aux sessions du Village Vanguard, donnant également lieu à un live d'anthologie.

1963 : Eastern Moods, très mal accueilli par la critique qui reproche au bassiste et oudiste un manque d'authenticité dans sa musique entre jazz et traditions orientales. Abdul-Malik est de plus en plus découragé par ces critiques et le manque de succès de sa musique.

1964 : Spellbound, dernier album solo et le seul où n'apparaissent jamais les aspects orientaux de sa musique - sans doute en lien avec les critiques et insuccès de ses précédents albums. Joue essentiellement aux côtés de Earl Hines et de façon moins médiatisée dans les milieux musicaux new-yorkais intéressés par les musiques arabes.

1969 : obtient sa licence (bachelor) en musique, qui lui permet d'enseigner.

1973: enregistre sur Tanjah de Randy Weston, second album auquel il participe depuis 1964 et le dernier de sa discographie. Il a alors déjà entamé une activité d'enseignant, malgré quelques gigs occasionnels (avec Randy Weston et Lee Konitz notamment), qu'il mêle avec ses engagements communautaires et spirituels. Il est notamment le directeur musical de Bedford-Stuyvesant Youth in Action, organisation chaperonnant 500 jeunes pauvres, majoritairement des garçons noirs. Il donne rapidement également des cours d'Arabe et de Soudanais.

1970's-1980's : sa principale activité musicale, très localisée à Brooklyn et au Village, consiste en son association avec Bilal Abdurahman, ami et partenaire avec qui il assouvit son besoin toujours intact d'explorer les musiques orientales.

1986: le oudiste Simon Shaheen - probablement à l'époque le plus (re)connu au monde - est approché par un Abdul-Malik quasi soixantenaire pour des leçons. Il a déclaré à propos du bassiste new-yorkais : "Nous avons dû reprendre les bases. Il ne connaissaît pas le système des maqam (les "gammes" dans la musique arabe, ndlr) et j'ai donc dû les lui apprendre." Selon Shaheen, Abdul-Malik fut l'un des exemples typiques de la fascination qu'exerçait l'Orient sur les musiciens américains, beaucoup plus d'ordre spirituelle que musicale selon lui.

2 octobre 1993 : alors qu'il tourne encore localement avec Bilal Abdurahman, Randy Weston décède à l'âge de 66 ans.

N.B.: l'essentiel des éléments biographiques utilisés est tiré des deux ouvrages suivants, dont le premier est en partie disponible en ligne :

  • Randy Weston & Willard Jenkins, AFrican Rhythms : Autobiography of Randy Weston, 2014
  • Robin D.G. Kelley, Africa Speaks, America Answers : Modern Jazz in Revolutionary Times, 2012

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