Fin septembre 1974, Bernard Mabille, était alors jeune journaliste mince et longiligne et pas encore chansonnier bedonnant... mais déjà la langue bien pendue ! Chroniqueur musical au Quotidien de Paris, dans un long article intitulé « Claude Nougaro et Baden Powell à l’Olympia », il écrit : « Nougaro, c’est l’incantation vers la beauté, il brûle sa voix pour fomenter une nouvelle aurore. Cet être sensible ressent pleinement les fractures tragiques qui cassent le monde et regrette que «  les laves brûlantes qui en sortent ne soient pas des sources d’eau claire … » Il aura également la joie de nous présenter Baden Powell, en première partie, le guitariste brésilien dont il dit qu’il est « un instrumentiste exceptionnel se déplaçant dans un monde musical bien à lui….il sera pendant trois semaines boulevard des Capucines à la rencontre de son peuple pour lui donner à vivre et non pas à rêver ». »

Pourquoi citer cet article retrouvé dans mes archives ? Tout simplement pour remettre les choses en situation. Pour la première fois, Claude Nougaro se présente à l’Olympia en vedette – cela restait un pari mais qui fut largement gagné, j’y étais certains soirs - en une formule peu usitée à l’époque qui voulait que le spectacle se déroule comme suit : au commencement, un artiste en vedette anglaise présentant quatre chansons puis un artiste en vedette américaine pour huit ou dix chansons et, après l’entracte, la tête d’affiche.

Décidé à briser les codes, Claude Nougaro offre un spectacle total : il est présent dès le début, entonne trois ou quatre chansons pour installer le climat avant d’introduire le duo Teca Ricardo qu’il avait découvert au Discophage, un cabaret brésilien réputé de la rue des Ecoles, puis il revient en scène pour présenter Baden Powell (qui est bien un instrumentiste exceptionnel !) et chanter quelques titres avec lui dont le fameux «  Bidonville » adapté de « Berimbau », composition du guitariste sur des paroles de Vinicius de Moraes. Teca Calazans l'accompagne au berimbau : ayant vécu une année à l’âge de quinze ans à Salvador de Bahia, elle maîtrisait avec talent cet arc musical qui vibre sur une calebasse, instrument qu’elle avait ensuite fait découvrir à son ami Nana Vasconcelos, à Recife. Ce beau spectacle au lourd parfum brésilien tournera ensuite pendant trois mois en France et en Europe. On imagine l’ambiance après les concerts avec les loustics qu’étaient Eddy Louiss, Maurice Vander, Ivan Jullien et tous les musiciens de l’orchestre. En dehors de la musique, c’est aussi à cette époque-là que Claude Nougaro rencontra une brésilienne qui fut un temps sa femme et la mère de son fils.

Chacun sait que Nougaro était sensible au jazz et ne pouvait donc pas rester insensible aux sons et rythmes de la musique brésilienne ; d’autant qu’en 1974 la bossa nova et la figure de «  chanteur, poète et diplomate » qu'était Vinicius de Moraes ont acquis droit de cité dans le cœur des français. Nougaro n’est pas le premier à investir le champ de la musique brésilienne : Pierre Barouh est déjà passé par là avec son fameux « chabadabada »  et « Saravah » » ( « samba da bênçao » de Baden Powell et Vinicius de Moraes) qui donnera son nom à son propre label (Saravah). D’autres suivront et d’autres les avaient précédés comme Borel-Clerc avec «  La Matchiche » dès 1905. Les artistes les plus sincères dans leur amour de la musique brésilienne, outre Barouh et Nougaro, restent pour moi Jean Sablon (qui se produisait souvent dans les casinos de Rio), Henri Salvador qui passera la seconde guerre au Brésil avec l’orchestre de Ray Ventura et qui est un peu «  le régional de l’étape », Georges Moustaki à la marge et Dario Moreno - eh oui ! cet artiste turc ami de Jacques Brel, chante souvent avec talent, en français et parfois en portugais, de jolis sambas). Enfin Bernard Lavilliers qui aime le Brésil et en a sillonné jusqu'à aujourd'hui bien des routes.

 

Nougaro avait tôt dans les années soixante recréé «  Berimbau » sous le titre de « Bidonville » ( Je crois, chez Philips). Ensuite il y avait eu le spectacle et l’invitation lancée à Baden Powell de partager, sur son album Femmes et Famines (chez Barclay), une adaptation titrée «  Brésilien » du «  Viramundo » de Capinam et Gilberto Gil ( le disque permet aussi de découvrir «  Mademoisellejen’encrois pas mes yeux » avec le trio de Tania Maria et de Palinha à la guitare). Enfin, il demandera à Ricardo Vilas d’écrire un arrangement de type bossa nova pour «  Les Petits pavés », une chanson ancienne de Delmet et Vaucaire, pour ouvrir son album Récréations (Philips), un disque qui reste malheureusement assez méconnu. Outre «  Bidonville », le plus grand succès «  brésilien » du chanteur toulousain restera sans aucun doute «  Tu verras tu verras » adaptation de « O que Sera, a Flor da Terra », chanson de Chico Buarque qui accompagne la BO du film Dona Flor e Seus Dois Maridos. Il existe trois belles versions en langue originale de « O Que Sera, a Flor da Terra » : celle que Simone chante dans le film, celle où Chico invite Milton Nascimento (album « Meus Caros Amigos », Philips Brésil) et celle où Milton renvoie l’ascenseur pour un superbe duo avec le même Chico mais sous le titre un peu modifié de "O Que Sera, A Flor da Pele"  (album Geraes, EMI – Odéon).

Philippe Lesage

Voir aussi notre article sur les liens de Nougaro avec le jazz.


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