Dorothy Ashby a eu l’obstination pour elle. Une idée fixe et de la passion auront été les moteurs d’un parcours intéressant. Délaissant le piano, c’est contre l’avis de ses camarades jazzmen qu’elle a creusé la brèche d’un instrument plutôt rattaché à la musique classique. Aujourd’hui, sa discographie comme preuve, nous pouvons la remercier de son choix. En 1957 a paru son 1er album : The Jazz Harpist. Suivront Hip Harp et In a Minor Groove en 1958. Une dizaine de disques sous son nom au total et une autre dizaine comme sidewoman.

La période explique peut-être la présence répétée de la flûte (Frank Weiss) ou de l’attachement au vibraphone sur ces engistrements. Les combinaisons flûte/harpe et vibraphone/harpe conféraient à sa musique une atmosphère magique, flottante comme dans un rêve ou une douce hallucination sous substances joviales. Mais Dorothy Ashby n’effleurait pas son instrument comme une harpiste classique effrayée à l’idée de faire trop de bruit. Elle avait le toucher plus franc du guitariste qui lui permettait de faire de la harpe un instrument dominant et porteur d’un swing redoutable au sein de ses enregistrements. En atteste ce solo sur  “ Little Sunflower “ tiré de l’album Afro-Harping en 1968.

Dorothy Ashby fut une artiste engagée. Question d’époque sûrement. Quoique c’est pour le jazz qu’elle se battait sur tous les fronts ; animant une émission radio de jazz à Détroit ou enseignant, toujours dans l’idée de développer cette musique. Lors d’une table ronde avec Cannonball Adderley en 1970 elle est amenée à faire part de ses réflexions sur la marche à suivre pour une meilleure transmission du jazz - lecture instructive de la situation du jazz il y a 40 ans, à l’aune d’écoles et d’académies qui prendront l’ampleur qu’elles ont aujourd’hui. Dorothy Ashby y mentionne la place des afro-américains dans les années d’après-guerre, comme la meilleure que les jazzmen ont pu connaître. Elle y explique également à quel point il est vital pour le jazz d’user des jazzmen habitués à brûler cette musique par les deux bouts comme professeur plutôt que des académiciens qui ne l’auraient pas vécu. Sa musique, empreinte de blues à certain moment porte complètement la signature de la musique noire américaine. Elle véhicule un groove inattendu du côté de la harpe.

Consacrant sa vie au jazz, la harpiste a malheureusement disparu à seulement 53 ans - en 1986. Nulle doute qu’une vie plus longue se serait traduit par une contribution importante au jazz. Elle sera tout de même parvenue à populariser la harpe de son temps, au moins au près de ses pairs qui avaient été si dubitatifs ! À noter qu’elle fut même sollicitée hors du jazz, notamment par Stevie Wonder dans l’album Songs in the Key of Life (1976) ou pour le retour de Bobby Womack sur The Poet en 1981. Dans les années 70, madame Ashby suivit avec The Rubaiyat of Dorothy Ashby la voie prise par ses confrères - et complètement adoptée par l’autre et plus célèbre harpiste Alice Coltrane - d’un spiritual jazz attiré par les sonorités exotiques de la world music. Que jeunesse se fasse, sa musique ne s'est pas démodée. Surtout pas du côté des producteurs de hip-hop américain. Elle inspira les Jurassic 5, figures tutélaires du rap de Los Angeles du début des années 2000, qui ont samplé son “Canto de Ossanha” ! Ils sont nombreux à s'être amusés en territoire harpiste :  Madlib ( "Ashby Road", "Episode XVIII") ; Pete Rock ("For Pete's Sake" avec C.L Smooth, "The Boss", "What You Waiting For") ;  GZA ("Killah Hills 10304") ; J Dilla ("Ash Rockin") ; Flying Lotus ("Dirty Chopsticks").  Dans un autre genre Bonobo a aussi fait ses emplettes ("D Song"). Faites comme eux, écoutez et partagez la musique de Dorothy Ashby. Vous aurez l'air cool et cultivés.


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