Homme affable mais jamais dupe, Antonio Carlos Jobim était aussi un «  bon vivant ». Avec son compère Vinicius de Moraes, qui était pourtant son aîné de quatorze ans, en une complicité un brin potache, il se délectait à croquer la grâce féline des filles qui ondulaient vers la plage d’Ipanema. Il aimait les conversations qui roulent autour d’un verre de whisky avec beaucoup de glaçons comme on le boit au Brésil et la «  cerveja bem gelada ». Il avait même, à la fin de sa vie, une chaise «  captive » à Plataforma, un bar – restaurant de Rio.

Chacun sait que sans Tom Jobim la bossa nova n’existerait pas, que les humeurs de Joao Gilberto- qui portât ses chansons si haut - lui hérissaient l’épiderme, qu’il fut invité, honneur insigne, par Frank Sinatra en 1967 à enregistrer en duo ses compositions. Tout le monde fredonne «  Aguas de Março ». On sait l’amour qu’il portait à sa ville : «  Corcovado » le dit («  Da janela vê-se o Corcovado, Redentor, que lindo ») et plus encore «  Samba do Aviao » où il conte le plaisir qu’il ressent à revenir vers elle après un voyage à New York (ville qu’il adorait au demeurant parce que la «  grosse pomme » était un précipité du monde entier) mais a-t’on bien pris conscience de la tristesse qui l’envahissait face aux déprédations que l’on faisait subir à sa ville et à la nature en général ? Oui, Tom Jobim était sensible aux vols planés des oiseaux autour du Corcovado, aux rides des vagues qui se brisent sur les plages d’Ipanema, de Leblon et de Copacabana et à la luxuriance de la flore. Pour avoir eu la chance et le bonheur de faire un peu sa connaissance dans des contextes intimes et de l’avoir longuement interviewé, je peux me porter garant de ce que j’avance : l’écologie avant que le mot soit sur toutes les lèvres était un des thèmes de prédilection de ses conversations. Aujourd’hui, je me demande s’il esquisserait un sourire ironique ou bien s’il serait tout à fait heureux face au défilé continu des chefs d’Etat, des dirigeants politiques et associatifs pour les négociations de la COP 21 ?

«  Forever Green », chanson de son dernier album Antonio Brasileiro Jobim (chantée en anglais même dans le disque paru au Brésil) où il s’adresse à sa petite fille Maria Luisa est un premier élément de réponse, même plus explicite qu’attendu.

« Let there the flowers / Let there be spring / We have few hours to save our dream / Let there be light / Let the bird sing / Let the forest be forever green / Little blue planet / In great need of care /  … / Let’s save the Earth / What a wonderful thing / Let it be forever green / … / Imagine Mother Earth / Become a desert / A poison sea, a venomous lagoon / And life on planet Earth be gone forever / And God will come and ask for planet blue / What to do / Where is the paradise / I’ve made for you / Where is the green / And where is the blue / Where is the house / I’ve made for you / Where is the forest and / Where is the sea / Where is the peace good for you, good for me / Let’s save the Earth / What a wonderful thing / Let the bird fly, let the bird sing / (Let them sing Luisa)Let it be forever green…1 »

Le message adressé à une petite fille qui devait avoir huit ans est limpide même s’il faut bien admettre que «  Forever Green » n’entre pas dans le palmarès de ses plus belles chansons. Son ouverture à l‘écologie, tôt dans le temps, n’étant pas une toquade, Urubu et  Terra Brasilis, deux de ses albums lancés aux USA sous sa supervision portent des titres et ont des illustrations en lien étroit avec la nature.

Urubu (oiseau de proie très présent dans le Nordeste brésilien) est un disque de 1976 (Warner Bros), produit par Tommy LiPuma. Claus Ogerman, qui conduit l’orchestre, en est l’arrangeur dans le style qu’on lui connait. La première plage de la face A s’intitule «  Bôto » (un petit cétacé). Elle commence avec un long passage joué au berimbau par Joao Palma comme pour souligner les bruits de la nature et la nage libre du poisson dans les eaux vives puis la musique enchaine , un peu symphonique à la manière de Villa-Lobos, avec en contrechant, la voix de Miucha , la sœur ainée de Chico Buarque. On retrouve une certaine dimension agreste dans «correnteza », la plage 3 de la face A : la nature y est le miroir de l’amour pour s’inscrire dans le cadre d’une chanson.

Terra Brasilis  est un double album – paru chez WEA en 1980, produit par le musicien Aloysio de Oliveira toujours sous la direction et les arrangements de Claus Ogerman. Il reprend un certain nombre de succès de Jobim comme » Desafinado », «  The Girl From Ipanema », «  Triste », « One Note Samba «  ou «  Dindi »mais on relèvera surtout deux titres qui chantent la nature : «  Estrada do sol » (route du soleil ; paroles de la chanteuse Dolores Duran) et «  Song of The Sabia » (Sabia dans la version brésilienne d’origine ; paroles de Chico Buarque ; Sabia est une sorte de rossignol local). La pochette, particulièrement réussie, est une carte du Brésil illustrée de dessins d’animaux (anaconda, singe, jacaré, tamandoa, onça, urubu, arara, jabuti, perroquet, baleine, et même un Saci Perere, petit personnage noir unijambiste qui fume la pipe qu’on trouve dans les légendes et contes populaires).

La nature est plus que jamais présente dans «  Aguas de Março ». Cette magnifique chanson, référence du répertoire de la chanson brésilienne, évoque la fin de l’été. On peut l’entendre sur le LP brésilien intitulé «  Matita Perê » ( Philips enregistré à New York en janvier 1973, arrangements de Dori Caymmi, orchestre dirigé par Claus Ogerman), sur le CD titré Jobim et paru chez Verve ( même répertoire avec des précisions sur le personnel : Jobim à la guitare, au piano et au «  vocal », accompagné , entre autres, par Jerry Dodgion, Urbie Green, Romeo Penque, Ron Carter, Richard Davis, Airto Moreira et Joao Palma ; pochette du fils Paulo Jobim qui est une peinture très colorée d’ une nature abstraite où règnent des animaux) . L’album Elis & Tom de 1974 est aussi un «  must » et la version de «  Aguas de Março » qui ouvre le disque est une pure splendeur où les mots claquent comme des onomatopées.

«  Pau, pedra, fim, minho / Resto, toco, porto, zinho / Caco, vidro, vida, ol / Noite, orte, laço, zol / Sao as aguas de março fechando o verao / E a promessa de vida no teu coraçao »

 

Une précision d’importance : Tom est à la fois le compositeur et le parolier. Les mots brefs collent à la musique qui dit la violence des orages de la fin de l’été, la vie qui renaît pour certains et s’éteint pour d’autres. Ce qui se cache derrière l’enregistrement de « Elis & Tom », en 1974, ne peut être passé sous silence. Elis Regina était un petit bout de femme, issue d’un milieu populaire de Porto Alegre, grande ville du sud du Brésil, qui débarque à l’âge de seize ans à Rio de Janeiro après avoir remporté une sorte de radio crochet. Avec son accent sudiste très marquée, des yeux qui louchent et une posture de midinette, Elis fut bien moquée à ses débuts par les intellectuels de la «  Zona Sul » qu’on pourrait comparer à des intellectuels germanopratins cyniques à langue de vipère. Orgueilleuse et volontaire, elle réussira à imposer son talent d’interprète et la qualité de son répertoire. N’est-elle pas celle qui fera découvrir au grand public toute une nouvelle génération de créateurs comme Milton Nascimento/ Fernando Brant/ Ronaldo Bastos, Joao Bosco/ Aldir Blanc, Fagner, Gonzaguinha ? Enregistrer ce disque en duo avec Tom Jobim fut sans doute sa plus grande victoire narcissique et Jobim sut revenir intelligemment sur des premières impressions fautives pour donner au final un des plus beaux disques de la chanson brésilienne.

Il existe une version française : «  Eaux de mars », l’adaptation de Georges Moustaki. Elle trouve son explication dans une rencontre avec le compositeur. Récemment, Louis-Jean Calvet – qui était un proche de Moustaki - me racontait que les deux hommes, par le truchement de leurs éditeurs respectifs, cherchaient à se rencontrer avant de s’apercevoir qu’ils étaient finalement tous les deux à New York au même moment. Face à l’incompréhension de Moustaki sur ces eaux de mars, Jobim lui explique ce que sont les pluies de fin d’été qu’on ne peut traduire par «  giboulées de mars » car, les saisons étant inversées dans l’ hémisphère sud, les «  eaux de mars » brésiliennes sont en fait de violentes trombes d’eau qui indiquent la fin estivale, faisant le plus souvent des ravages dans les favelas avec les glissements de terrain.


Pour conclure, relevons dans le répertoire de Jobim, les chansons où la nature habille les sentiments : « Chuvendo Na Roseira » ( il pleut sur la roseraie), » Sabia » ( l’oiseau), » Bôto » ( le poisson), « Aguas de Março », « Estrado do Sol », « Pato Preto » ( canard noir), « Praia Branca » ( plage blanche), « Borzoguino », « Correnteza », « Tempo do mar ». Alors que la plupart des chansons citées sont connues, «  Pato Preto » » est passée à la trappe. On la trouve dans le dernier disque du compositeur intitulé : «  Antonio Brasileiro Jobim ». C’est un chant de solitude et de nostalgie d’un norderstin exilé à Sao Paulo et qui se souvient de sa terre.

«  o pato preto de asa branca / Ja fez morada no brejao / Isso é sinal que a chuva vem / Que vai ter safra no sertao »

Philippe Lesage

1Laissons là les fleurs/Laissons être le printemps/ Nous n'avons que quels heures pour sauver nos rêves /Laissons être la lumière /Laissons chanter l'oiseau / Laissons la forêt à jamais verte / Petite planète bleue / A grand besoin d'attention (…) Sauvons la Terre / Quelle chose merveilleuse / Qu'elle soit toujours verte (…) Imaginez la Terre Mère / Devenir désert / Mer empoisonnée, lagon venimeux /Et la vie sur la planète Terre partie à jamais / Et Dieu venant et demandant la planète bleue / Que faire / Où est le paradis / Que j'ai fait pour vous / Où est le vert / Et où est le bleu / Où est la maison / Que j'ai faite pour vous / Où est la forêt et / Où est la mère / Où est la paix bonne pour vous, bonne pour moi / (Qu'ils chantent, Luisa)/ Qu'elle soit à jamais verte.

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