Henri Salvador, tout à droite.

Henri Salvador, tout à droite.

Une fois par mois, Philippe Lesage explore les liens infinis entre la chanson française et le jazz pour l'émission Jazz and Co animée sur Radio Campus Paris par Bruno Guermonprez. C'est le Jazz et la Java, qui se devait de s'arrêter sur la carrière trop caricaturée d'Henri Salvador.

Il en va ainsi quelquefois, la réalité la plus triviale rattrape le comique le plus délirant. Une preuve ? Les commentaires sur le procès du dentiste néerlandais qui charcutait méchamment les mâchoires de ses patients ne font-ils pas fait penser aux extravagances du fameux «  Blues du Dentiste » où Henri Salvador et Boris Vian se déchainent en une farce qui anticipe l’humour qui fit les beaux jours de Harakiri ?

 

Rock Loufoque!

«  Le Blues du dentiste «, c’est loin d’être une bluette langoureuse des Caraïbes comme Henri Salvador sut si bien les chanter.  Ce blues s’accole à merveille avec d’autres titres facétieux comme «  Rock And Roll Mops », «  Va t’faire cuire un œuf, Man ! » ou «  Dis-moi qu’tu m’aimes, rock » pressés sous le nom d’Henry Cording (EP Fontana de 1956), sous la direction musicale d’un certain Mig Bike, alias Big Mike qui n’est autre que Michel Legrand. Henri Salvador signait, en une loufoquerie décalée, le baptême du feu du rock en France. Comme une sorte d’irrévérence musicale, un peu à la manière du faux polar amerloque qu’était «  J’irai cracher sur vos tombes » de Vernon Sullivan, alias Boris Vian. Si on va au–delà du côté ouf, on notera que la naturel reprend vite le dessus et qu’Henri Salvador s’octroie des passages en scat qui sonnent éminemment gillespiens (Dizzy savourait aussi d’être un histrion clownesque) et il n’hésite pas à frotter, en bon jazzman qu’il est, le manche de sa guitare. Parce qu’il est, qu’on le veuille ou non, lui le chanteur français catalogué de «  variétés » ou habile homme des temps du music- hall, un guitar hero oublié. Je vois des sourcils se froncer ! Quoi, ce rigolo pas drôle, un guitar hero ? Oui, ne vous en déplaise, Henri Salvador était un vrai musicien de jazz au point d’être recensé dans le   Dictionnaire du jazz de la collection Bouquins.

Guitar Hero ?

Pour enrichir les éléments du dossier à charge, remontons à l’année 1956 et aux sept plages dont seules trois paraitront sur un EP Fontana ( «  Salvador Plays The Blues », Don’t Blame Me », Stompin’ At The Savoy » »). Il est accompagné par le contrebassiste Pierre Michelot et le batteur manouche Baptiste «  Mac Kak » Reilles. Ces enregistrements ont une histoire qui mérite d’être contée d’autant que son compère Boris Vian - qui par ailleurs tenait un rôle de directeur de collection pour des compagnies discographiques diverses - n’a pas manqué de nous laisser quelques commentaires de son cru.

Le contexte est le suivant : Salvador, qui a toujours été assez paresseux, avait délaissé la guitare qui demandait des exercices quotidiens mais il se trouve qu’au printemps 1956 un accident l’immobilise. Le pied dans le plâtre, pour se distraire, il s’est remis à gratter les cordes de sa guitare … aussitôt qu’il est revenu à Paris, Vian et d’autres s’empressent de le trainer en studio. Il va graver sept plages dans un climat totalement détendu et il peut improviser à son idée autour d’un jeu tout en accords un peu à la manière d’Al Casey qu’il disait aimer bien plus que Django Reinhardt.

Parce qu’elles ont été commercialisées, les musiques « Salvador plays the blues », «  Don’t Blame Me » et «  Stompin’ At The Savoy » restent gravées dans les mémoires mais «  Speak Low » de Kurt Weill qui n’a pas été réédité est une petite merveille qui donne à entendre et comprendre ce qu’était le talent musical de l’incompris Henri Salvador qui , malgré des ventes qui satisfont les compagnies discographiques, ne fut jamais que le mal aimé de la chanson française. On peut se reporter à l’anthologie concoctée par Daniel Nevers ( Intégrale Henri Salvador 1956 – 1958 , volume 4) pour les éditions Frémeaux.

 

Live In Porte de Pantin

Incompris, mal –aimé ? Petite explication de texte : lorsque l’on aborde la relation de la chanson française avec le jazz, on pense immédiatement à Nougaro en délaissant le sort de Henri Salvador ; erreur manifeste si on revient au spectacle qu’il avait donné au début des années 1980, sous un chapiteau Porte de Pantin alors que le Zénith était en construction. Il était entouré de toute la fine fleur des musiciens de jazz de la place de Paris : Olivier Hutman, Eddie Louiss, Maurice Vander, Alain Hatot, Dédé Ceccarelli…à qui il laissa d’ailleurs la possibilité de s’exprimer amplement. Et, reconnaissons–le, Salvador était un plus grand chanteur de jazz que Nougaro, comme on pourra le vérifier dans son adaptation de «  Lil’ Darlin’ »

Sur des paroles de Bernard Dimey, poète parti trop tôt, Salvador avait composé l’une de ses plus belles chansons : «  Syracuse », qui reste un des joyaux du patrimoine de la chanson française, qui n’a pris aucune ride et qui est ici portée par un arrangement fastueux. A ma connaissance, le double LP live n’a jamais été réédité en CD.

Haïti

Né en Guyane d’un père martiniquais et d’une mère amérindienne caraïbe, Salvador a souvent puisé dans les chansons traditionnelles venues d’Haïti. D’où mon désir de conclure cette rubrique sur «  Fey–O », un thème traditionnel haïtien qui fut aussi repris par Harry Belafonte (son père était également d’origine martiniquaise). J’ai choisi la récente version de Leyla Mc Calla, américaine d’origine haïtienne et qui vit actuellement en Louisiane ; on a pu la découvrir sur l’albumMusic Is My Home de Raphaël Imbert. Le disque de Leyla Mc Calla, magnifique de bout en bout, s’intitule :  A Day For The Hunter, A Day For The Prey  et on recommande de se le procurer sans tarder, en pensant à Henri Salvador.

Philippe Lesage

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