N.B. pour plus tard : un article à lire en tenant compte de sa date de publication.

Il n'existe qu'une façon de concevoir l'histoire du jazz : les meilleurs musiciens sont les plus connus, et les autres, sans être mauvais, n'étaient pas au niveau. Loi implacable, dure, mais nécessaire pour hiérarchiser la valeur de tel ou tel jazzman, grâce au travail infatigable des critiques, journalistes, commerciaux, experts de tout poil. Une bien belle tâche. Pour ce qui est du ténor, il suffit de demander à n'importe quel musicien actuel, les deux ou trois mêmes noms reviennent lorsqu'on demande qui a marqué de son empreinte immortelle l'histoire de l'instrument : Paul Quinichette, Ike Quebec. Quelques seconds couteaux pour les plus avertis qui se foutent de passer pour pédants (ce qui est pourtant l'objectif unique de cette tribune) : Hank Mobley, Sonny Rollins, Paul Gonsalves...

Un homme manque sans cesse dans cette liste. John Coltrane est né le 23 septembre 1926 en Caroline du Nord, comme Michael Jordan. Sa carrière de saxophoniste de jazz commence rapidement dans les environs de Philadelphie où il suit des cours de théorie musicale tout en jouant pour des musiciens locaux. Il assiste de très loin à la révolution bop menée par Buddy Rich ou les Andrew Sisters au Minton's de New York, pour mieux chercher sa voie dans le jazz. Dès débuts qui donnent le la de sa carrière, inéluctablement faite de choix malheureux, de mauvais goût, de décisions ridicules et d'orientations esthétiques malencontreuses. Son premier gros coup ? Il intègre le quintet d'un obscur trompettiste de seconde zone, persuadé de toucher du doigt un graal musical et une reconnaissance publique et critique. Un premier album en 1956, qui ouvre une collaboration de quelques années, qu'on ne peut retracer aujourd'hui sans un pincement au cœur pour ces jeunes passionnés convaincus du bien-fondé de leurs prétentions au moment même où ils se fourvoyaient entièrement et entraient dans l'oubli le plus total. Pourtant, le tableau n'est pas si noir : le ténor s'essaie en 1957 au calypso avec un talent certain, et montre ainsi des hésitations pour ses choix de carrière, qui hélas n'eurent guère de suite.

 

Le quintet du trompettiste, Miles Davis, est un concentré d'orgueil de la part de musiciens mineurs : ils développent à la fin des années 50 une conception qui se veut ambitieuse, révolutionnaire, en rupture avec les esthétiques bop ou cool du temps. Une théorie qui résonne aujourd'hui dans le vide des connaisseurs de jazz : le modal ; qu'ils égrènent dans des albums aujourd'hui introuvables si ce n'est pour les collectionneurs les plus acharnés. Kind of Blue, Giant Steps, la liste est longue.

Lassé de l'insuccès chronique du quintet de Davis, Coltrane décide de la jouer définitivement solo. Et fiasco. Il s'attache rapidement (dès 1961) à un nouveau label nommé Impulse !, qui fit long feu mais lui accorda une confiance sans borne qui étonne encore aujourd'hui. En terme de discographie, certains faits curieux montrent que « Colt » - pour reprendre le surnom que lui donnaient les rares musiciens qui le fréquentaient – aurait pu malgré tout viser plus haut : un unique album sur le label mythique Blue Note, nommé sans qu'on comprenne pourquoi Blue Train (1957) tempère les critiques sur son talent et sa carrière... Tout en prouvant que les producteurs au nez creux du label ont jugé bon de ne pas renouveler l'expérience, ce qui en dit long sur le talent du saxophoniste.

Une session en studio parmi d'autres dans la triste carrière de John, Miles et Cannonball.

Une session en studio parmi d'autres dans la triste carrière de John, Miles et Cannonball.

 

Méprisé des musiciens, des critiques, du public, de tout le monde, John Coltrane s'enfonce de plus en plus dans la folie et les tentatives sans lendemain d'enfin percer. Il exhume des limbes du jazz quelques pseudo-gloires de l'ère du swing pour des albums ratés : Duke Ellington, Johnny Hartman...  N'en jetez plus! Jamais découragé, il fonde un quartet de jeunes musiciens teux aussi hypnotisés par les lumières de la ville : un batteur tout juste passable nommé Elvin Jones, moins connu que ses frères, un pianiste handicapé du swing (McCoy Tyner) et un certain Jimmy Garrison à la basse, moins de drive et de groove que le musicien de variété Charles Mingus. Quelques gigs, notamment au Village Vanguard, mais dont aucune trace ne demeure. Quelques albums. L'hallali qui se pointe. L'histoire du ténor sombre de plus en plus dans l'oubli et il devient complexe d'en retrouver le fil.

Dépression, folie, errances esthétiques : Coltrane tombe dans une sorte de mysticisme qui n'eut (heureusement?) aucune influence sur le jazz postérieur, et qui se traduit par une spiritualité un peu niaise. En 1964, A Love Supreme, album à la limite de l'audible, est une sorte de synthèse absurde de ses recherches musicales qu'on a peine à imaginer sorties d'un cerveau sain... Spiritualité new-age ultra kitsch, pseudo-dialogue avec les racines blues et gospel, influence religieuse incompréhensible. La coupe est pleine ? Même pas ! Coltrane et ses musiciens jouent tout simplement faux. Pas dans le temps. Pas dans la gamme. Trop longtemps, trop de notes, nulle beauté.

Les dernières années de sa vie sont une lente et molle descente aux enfers ponctuée d'idées toutes plus saugrenues les unes que les autres : jouer avec deux batteries, s'inspirer des musiques indiennes, des traditions africaines, revendiquer la liberté, etc. Coltrane hante l'arrière-cour du monde du jazz, essayant au maximum de polluer celui-ci par ses élucubrations ''musicales'' ; qui seraient sympathiques si elles n'étaient si dérangeantes. Au comble de la folie et de l'oubli, il décède malheureusement de façon précoce en 1967, laissant sa femme et son fils dans le dénuement le plus total, encombrés du lourd atavisme d'un désir de carrière musical que leur talent ne permit jamais d'assouvir. Alice et Ravi n'héritèrent ainsi de John qu'un nom maudit et un goût fanatique pour l'échec musical.

Depuis presque cinquante ans qu'il a rejoint des contrées plus paisibles, John Coltrane est rentré dans l'anonymat que sa musique méritait sans doute : imaginez un monde où on reprend de façon littérale A Love Supreme, où des projets en hommage à sa musique fleurissent chaque mois... Un cauchemar. Etonnamment, une certaine vogue pour Coltrane émerge dans certaines scènes actuelles qui parviennent à convaincre les amateurs que la musique du ténor peut susciter un intérêt légitime : GoGo Penguin, Kendji Girac, tout le mouvement vaporwave redécouvre les vertus du ténor. Enfin une résurrection pour Coltrane ? Il ne serait pas raisonnable d'y croire, et les gardiens du temple veilleront à le remettre à la place d'hurluberlu au talent douteux qui est la sienne. Et retrouver un sens de l'histoire et de la hiérarchie musicale qui seul évite le désordre et l'anomie. Car la musique et particulièrement le jazz ont besoin d'ordre, et John Coltrane est ce qui nous rappelle qu'il fut une époque où bien trop de gens pensèrent autrement et connurent les séductions du bordel, de l'absence de règles et de la liberté. Un avertissement à prendre au sérieux pour quiconque veut défendre le paysage actuel de la création musicale et jazzistique.

Pierre Tenne

 

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