Le jazz et la java, aussi disponible à la radio dans l'émission Jazz & Co de Bruno Guermonprez, un lundi sur deux (22h-Minuit) sur Radio Campus Paris. Aujourd'hui, Philippe s'intéresse à la façon dont la chanson française a nourri d'autres cultures et d'autres musiques, en insistant notamment sur la carrière de deux chanteuses : Eartha Kitt et Blossom Dearie.

Et si on passait de l’autre côté du miroir, comme un simple jeu, pour savoir s’il existe bien quelques artistes étrangers pour s’approprier notre musique alors que les français ont la triste réputation de n’avoir aucun sens du rythme ? Oui, je l’avoue candidement, c’est détourner la chronique « Le Jazz et la Java » dont l’objet était de relever en quoi la chanson française se nourrissait du jazz...

Bon, repassons de l’autre côté du miroir donc, pour attaquer le sujet du jour. Que retient-on, à l’étranger, de la chanson française ? Un temps, ce fut Edith Piaf qui tint le haut du pavé, mais c’était plus la voix que l’on retenait que le répertoire. Conquérir les Etats-Unis, c’est envahir le monde entier et le premier à avoir réussi ce challenge dans le champ de la chanson, c’est Charles Trenet. Il a, d’ailleurs, autant fasciné les Brésiliens que les Américains. Joao Gilberto n’a-t-il pas donné une merveilleuse version de «  Que reste–t’il de nos amours » alors que « La Mer » fut reprise, entre autres, par Bobby Darin sans oublier celle plus récente de l’anglais Robbie Williams qui en donne une version idéale (fort éloignée, il est vrai, de la manière de la chanter de Trenet) dans son disque hommage aux crooners où un big band à la Count Basie le propulse vers les sommets? On va me reprocher de ne pas retenir «  Mon Homme », la chanson de Maurice Yvain lancée par Edith Piaf et adaptée par Billie Holiday, en 1952, sous le titre de « My Man » mais ce n’est pas un oubli, seulement le désir de conclure par un focus sur Eartha Kitt et la délicieuse Blossom Dearie, deux chanteuses américaines ayant vécu un temps à Paris, deux artistes qui firent les beaux jours des cabarets et des clubs de jazz tout au long de leur longue carrière.

Eartha Kitt

Eartha Kitt

Commençons par Eartha Kitt, un personnage haut en couleurs, un peu oublié aujourd’hui. Née d’un viol sur une plantation de coton en Caroline du Sud en 1927 et décédée en 2008, sa mère était noire et cherokee et son géniteur, qui lui est resté inconnu, était un homme d’origine néerlandaise ou allemande. Rejetée, elle débarque à huit ans chez une tante à New York et fit vite montre de ses dons artistiques. Adolescente, Eartha Kitt rejoint, à Harlem, la « Katherine Dunham Dance Troupe », une compagnie de danse classique de renom. Le chemin artistique étant tracé, elle sera également actrice et se produira dans le monde entier comme chanteuse. Polyglotte, elle parlait un espagnol parfait, l’hébreu et le français avec un petit accent américain délicieux qui ajoutait à ses prestations une goutte de parfum érotique, dimension que les titres donnés à ses albums n’estompaient pas : «  That Bad Eartha » (1954), «  Bad But Beautiful » ( 1962)). Il est un peu dommage de la cantonner au statut de chanteuse de cabaret : elle fut quand même, aux débuts des années 1950, une actrice choisie par Orson Welles qui l’invitera à endosser, à Paris, au Théâtre Edouard VII, le rôle d’Hélène de Troie dans la pièce Docteur Faustus du dramaturge anglais Marlowe. On la verra aussi dans « Saint Louis Blues » aux côtés de Nat King Cole et, en 1967, dans la série télévisée Batman dans le rôle de Catwoman, rôle qui lui collait à la peau tant il est vrai qu’il est difficile de la voir autrement qu’en chatte enjôleuse mais fière et libre.

La vérité est qu’elle résiste aux rides du temps comme chanteuse et les vidéos qui nous la restituent laissent bien percevoir, outre le jeu scénique théâtralisé de ses longs doigts, sa voix rauque et sensuelle ainsi que le fluide magnétique qu’elle lançait sur ses auditoires en cabaret, à une époque où passer dans ces lieux n’étaient nullement une déchéance. Savoir que Renaud Machart, critique musical du Monde et producteur à France Musique, grand amateur de comédies musicales, adore « C’est si Bon » me donne bonne conscience lorsque je prends un plaisir non dissimulé à l’écoute de cette chanson au sel populaire bien français. Elle chante aussi «  Sous les Ponts de Paris », avec l’accordéon inévitable en toile de fond, ainsi que «  Le Danseur de Charleston » et un sublime «  Shango », en français créole, venu d’Haïti pour dire les racines de la négritude (The Fabulous Eartha Kitt, 1959).

Avec Blossom Dearie dont la voix acidulée de petite fille au timbre un peu pincé n’a pu qu’influencer la chanteuse nordique Lisa Ekdhal, on aborde d’autres rives. Comme s’il s’agissait d’une signature, elle chante :«  I’m Hip » et elle a bien cette allure de sale gamine effrontée qui déjoue les pièges par une fausse ingénuité.

Décédée en 2008 à l’âge de 84 ans, Blossom Dearie était autant pianiste que chanteuse et elle fut même un temps l’accompagnatrice de Tony Bennett qui eut quand même Bill Evans pour partenaire.

Blossom Dearie

Blossom Dearie

 

Venue à Paris sur les conseils de Nicole Barclay, elle joue au Mars Club, un petit club de la Rive Droite, près des Champs Elysées, fonde l’octet vocal «  Les Blue Stars », épouse le musicien de jazz belge Bobby Jaspar. Sous le charme de la chanson de Michel Legrand « La Valse des Lilas », elle demandera à Johnny Mercer, fin parolier et compositeur, auteur de nombreuses chansons entrées dans le «  great american songbook » d’en écrire une adaptation qui prendra le titre de «Once Upon A Summertime ». Dans l’enregistrement du disque – qui porte le même titre que la chanson - enregistré en 1958, à New York, pour le label Verve Records, Blossom Dearie était entourée d’un trio de rêve : Mundell Lowe à la guitare, Ray Brown à la contrebasse et Ed Thigpen à la batterie. On pourrait ajouter à propos de «  Once Upon A Summertime » que les américains, qui ont une oreille plus affinée que nous, les franchouillards, ont vite su discerner l’immense talent de Michel Legrand qui est certes reconnu en notre pays mais dont la personnalité n’attire pas la sympathie.


Le charme singulier de Blossom Dearie était d’être une diseuse dont le chant savait épouser les méandres d’un texte. Dans «  Comment allez –vous » où un chœur lui demande :  "Parlez-vous français ?", c’est un pur bonheur de l’entendre répondre avec son délicieux accent :  "Mais oui, allez – y". Blossom Dearie a su aussi choisir des chansons françaises avant tout pour la grâce de leurs mélodies qui sont à l’exact opposé de ce qui caractérisaient les vertus des chansons de la Rive Gauche. « Tout doucement » en fut un exemple (Enregistré en 1956 pour Verve). Remercions ces artistes américaines d’avoir su percer notre sensibilité populaire . God bless America.

Philippe Lesage

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