Il y a quelques semaines, dans Jazz & Co, l’émission qu’il anime sur Radio Campus Paris, Bruno Guermonprez avait invité Alexandre Pierrepont, professeur en anthropologie connu des jazzophiles pour être le meilleur spécialiste français de l’AACM, cette association artistique à vocation politique, sociale et pédagogique qui promeut depuis les années 1960 les valeurs de la Great Black Music. Profitant de sa présence, j’avais choisi de présenter l’album Comme à la radio de Brigitte Fontaine (et Areski) pour illustrer la chronique que je devais donner. Sujet parfait pour « le Jazz et la java » ! Y a-t-il un meilleur exemple que ce disque culte pour illustrer les liens entre le jazz et la chanson française, d’autant qu’il y eut là un saut qualitatif non négligeable avec l’exposition d’une musique aux frontières du free jazz et d’une chanson française qui sortaient des sentiers rebattus des cabarets de la Rive Gauche, une chanson virale qui sonnait comme du Charles Trenet sous acide ?

 

L’époque : Les «  évènements de mai 68 », comme on le disait alors, avaient chamboulé les mentalités et une certaine presse underground commençait à dicter ses codes en valorisant des démarches artistiques iconoclastes et libertaires qui repoussaient les limites du vieux monde. Jacques Higelin et Brigitte Fontaine, qui s’étaient déjà fait remarquer avec le disque 12 chansons d’avant le déluge paru aux Editions Jacques Canetti allaient définitivement s’éloigner des humeurs de la Rive Gauche pour s’engouffrer dans un ailleurs décalé, étrange, tout en dérision et cynisme. En compagnie de Jacques Higelin et de Rufus, Brigitte Fontaine donne, à La Vieille Grille, « Maman j’ai peur », travail prémonitoire qui annonce ce qui va advenir sous les auspices du label Saravah créé par Pierre Barouh. La jolie place des Abbesses, avec ses cafés emprunts du charme populaire du vieux Paris, devient un centre névralgique de création. En dépit de son narcissisme, Pierre Barouh présente l’immense mérite de pousser ses artistes à se lâcher. C’est peu de dire qu’ils ont compris la leçon : avec eux tout implose, le timing des chansons qui peut dépasser allègrement les huit minutes, le ton général des habillages sonores, le « parlé-chanté » qui accompagne des textes aussi fous que :

«  J’ai 26 ans

Mais seulement 4 d’utile

Je ne comprends rien à rien

J’ai peur des papillons

Mon père est mort à la guerre

Quand j’étais petite, j’avais un gilet en angora rose

Qui s’arrêtait au niveau des côtes flottantes 

Les vieux messieurs m’aimaient beaucoup

Je ne crois pas à l’expérience

Je préfère des endroits clos

Je ressens la paresse comme une maladie »

Ou encore :

«  Mes enfants, le 19° siècle est terminé

Mon mari a été exécuté ce matin

J’ai pris ça très mal

Question : qu’est devenu mon sens de l’humour »

 

A la même période des musiciens de jazz américains viennent s’installer en France et c’est à Paris que la formation comprenant Lester Bowie (décédé en 1999), Joseph Jarman, Malachi Favors (décédé en 2004) et Roscoe Mitchell vont décider que leur quartet se dénommerait désormais Art Ensemble Of Chicago et de recruter le batteur Famadou Don Moye. Sous la houlette de Claude Delcloo, en charge du développement du label BYG et un des fondateurs du magazine Actuel, Ils enregistrent plusieurs albums sur une courte période : A Jackson In Your House ( Affinity, 1969), The Paris Session ( Freedom, 1969), Live Part One ( BYG, 1970), Les Stances à Sophie ( 1970) . On ne s’en souvient sans doute pas, mais leurs prestations scéniques valaient le déplacement : fringues aux couleurs bariolées, peintures sur le visage de certains, blouse blanche de Lester Bowie, tout un attirail de percussions… comme une forme de théâtre musical.

L’album Comme à la radio est enregistré en 1970 avec les musiciens suivants : Joseph Jarman, Malachi Favors, Roscoe Mitchell, Lester Bowie, Léo Smith, Kakino de Paz, Albert Guez, Jacques Higelin, Jean-Charles Capon et Jean-François Jenny-Clark. Le recto de la pochette indique : Brigitte Fontaine, Areski avec Art Ensemble Of Chicago. Soutenu par FIP et le magazine Actuel, le titre éponyme sera bien divulgué et connaitra plus qu’un succès d’estime. On a tendance à oublier l’apport d’Areski, musicien né à Versailles dans une famille d’origine berbère, pourtant, il insuffle dans la chanson française une chose assez inédite qui est celle des sonorités maghrébines (oud, timbre de voix, diction, mélopées ; comme dans «  Le Brouillard » ou «  L’été l’été »)

Conversation avec Alexandre Pierrepont :

Je me suis retourné vers Alexandre Pierrepont pour obtenir son sentiment sur   Comme à la radio puisque l’Art Ensemble Of Chicago est embarqué dans l’aventure et que j’imaginais qu’il pouvait apporter des éléments historiques.

Auriez-vous un commentaire personnel à faire sur ce disque particulier, sur la prestation de l’AEOC sur cet enregistrement et sur la formation en ces temps parisiens ? Question subsidiaire : que vient faire Leo Smith ici alors qu’il n’appartient pas à la formation de base ?

"Pour votre question subsidiaire, c’est assez simple : il y avait deux groupes de l ‘AACM à Paris à l’époque, on le sait mais on oublie toujours de le rappeler. L’Art Ensemble, bien sûr, mais aussi la Creative Construction Company avec Smith, Anthony Braxton, Leroy Jenkins et Steve Mc Call (lequel était même déjà en Europe). Les deux groupes, qui plus est d’amis, ont défrayé la chronique (il suffit de relire les compte – rendus de l’époque), mais seul le premier a duré. Rien ne leur était donc plus naturel que de se mélanger indépendamment de leurs séances respectives.

Donc, ce n’est pas un disque de Brigitte Fontaine (et Areski) avec l’Art Ensemble Of Chicago, contrairement à ce qui est dit et répété. C’est un disque de Brigitte Fontaine ( et Areski) avec les musiciens de Chicago (et de l’AACM) vivant à Paris, principalement ceux de l’Art Ensemble. Il suffit d’ailleurs de considérer qu’un morceau de l’album - « Leo » – est même dédié au trompettiste pour comprendre qu’il n’est vraiment pas une pièce rapportée.

Quant à ce que je pense de ce disque, c’est qu’il témoigne d’une inénarrable liberté de ton, mais aussi d’imagination. Il y a un souffle, un vent de folie tout à fait salubre en réalité, une fantaisie très grave, profonde comme le puits d’Alice encombré de toutes sortes d’objets défiant les lois de la gravité et du bon sens. On pourrait d’ailleurs comparer les interventions des musiciens chicagoans à ces objets sonores plus ou moins identifiés qui suivent un courant ascendant, tandis que cette Alice de Brigitte s’amuse de sa chute libre.


On peut aussi penser qu’il était naturel (culturel ?) pour ces musiciens expérimentateurs qui «  pourtant », aux Etats – Unis, avaient accompagné des bluesmen comme Little Minton (Wadada Leo Smith) ou des soulmen comme Jackie Wilson ( Lester Bowie), de poursuivre en parallèle leur collaboration avec les différents courants de la musique populaire. En France, donc, avec Brigitte Fontaine.

Et enfin la suite : l’Art Ensemble Of Chicago quittera assez vite la France mais continuera à se produire dans toute l’Europe et enregistrera même quatre albums chez ECM : Nice Guys (1978), Full Force ( 1980) Urban Bushmen ( 1980) et The Third Decade ( 1984). Inutile d’en dire plus sur Brigitte Fontaine dont la musique et la personnalité continuent de séduire un large public."

Philippe Lesage


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